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lundi 10 décembre 2012

companheiro

Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l'ennui, suffisamment méditée pour n'y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l'idée des émotions, et l'émotion des idées. Stagner au soleil en se teignant d'or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir, dans l'ombre, cette noblesse de l'individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Etre, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu'un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur de la nuit tombante laisse retomber au hasard, indistincte au milieu de formes plus vastes. Etre cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. Ne rien être de plus, ne rien vouloir de plus...
Fernando Pessoa. Le livre de l'intranquillité.
Malgré l'éloignement de certains, 
d'autres reste(ro)nt, continue(ro)nt à être à portée de ma main. 

mardi 10 juillet 2012

Tuesday self portrait (page 88)

Il y aurait un embrassement, on prend dans ses bras l'autre avec qui l'on dansait. L'autre, qui maintenant serait dans les bras, enlacé, sans rien laisser. Etreinte simple et évidente.
Il y aurait un baiser. 
Emmanuel Régniez. L'abc du gothique. 

dimanche 20 mai 2012

l'homme 
senti
mental

C'était un soir d'octobre et nous étions descendus manger -lui un curry, moi un poisson grillé- dans cette chaîne un peu chic du bas de la rue où les plats refroidissaient toujours trop vite. 
Installés au comptoir, surplombant la rue, nous avions remarqué pour la première fois qu'il y avait un café, de l'autre côté de l'avenue, au bord de l'eau.(1)

Et bien avant sa dernière bouchée, il avait dit Tiens ! Il faudra qu'on y aille, à l'occasion ! Avant d'ajouter Et, d'ailleurs, pourquoi pas ce soir ? Et sa proposition avait sonné comme un vrai projet. Une aventure, même.
Les journées d'octobre étaient douces et nos bras souvent dénudés quand nous faisions du vélo. 
Mais les soirées étaient plus propices aux chocolats chauds qu'aux thés glacés.
Je m'étais brûlé les lèvres contre le couvercle du gobelet et j'avais resserré le plaid autour de mes jambes en lui demandant de me prendre en photo.(2)

C'est ainsi que le Canal Café était entré dans notre vie. 
Et que, même après, il était resté dans nos vies.

Et c'est là que je m'étais installée avec les pages qu'il m'avait confiées et je les avais lues sans discontinuer et j'en avais corné quelques unes afin de recopier ensuite les mots qui m'avaient touchée.(3)
"Au fond j'ai toujours été un sentimental" : mots écrits à la dernière page d'un carnet de mon ami.
Jeudi, c'est sur une autre terrasse que j'ai relu les pages. Et j'en ai corné, encore, quelques unes. 
Peut-être les mêmes.

Je relirai le livre, un autre jour, une autre année, dans un autre lieu. Je le revisiterai et ce sera un peu me rendre visite, aussi.

"208- Nous sommes possédés par des textes, lus, entendus ou racontés. Nous les possédons malgré nous et ils ressortent à un moment ou à un autre, souvent, très souvent quand nous nous y attendons le moins."

(1) Et jusqu'à la veille de mon départ, j'ai continué à éprouver, comme ce soir-là, l'impression d'être passée cent fois devant des lieux sans jamais les voir -sans toutefois négliger de me souvenir de tous ceux, bien cachés, que j'étais parvenue à débusquer.

(2) Si le cliché a disparu comme tant d'autres, je me souviens que j'y avais les yeux rouges. 

(3)"On pourrait composer un poème uniquement avec ces annotations glanées à droite, à gauche, au hasard des lectures, des livres ouverts. Comme un texte dans le texte, en marge du texte."

Toutes les citations sont extraites de L'ABC DU GOTHIQUE de Emmanuel Régniez. Disponible sur le site du Quartanier ainsi que dans les habituelles librairies en ligne.

vendredi 18 mai 2012

Le cabinet des rêves 71

"190- La vie du sommeil est bien plus solennelle que l'autre."
Emmanuel Régniez. L'abc du gothique.
Plusieurs personnes dorment chez moi, dont C.
A leur réveil, j'annonce que c'est mon anniversaire et je m'attends à des souhaits ou, dans tous les cas, une quelconque démonstration. 
Mais non. 
Pire : dans la chambre de C. après son départ, je constate qu'il a laissé un réchaud à gaz et deux petites bombonnes vides ainsi qu'un paquet de purée Mousseline entamé. 
Comprenant ainsi qu'il n'a pas eu suffisamment à manger avec ce que je lui avais donné et qu'il estimait sans doute me faire un cadeau en laissant cela chez moi, je me sens blessée. 

Rêve du 10 mai 2012