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jeudi 2 août 2012

"Rien qu'un moment du passé ? Beaucoup plus, peut-être; quelque chose qui commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu'eux deux."*

Mais, tout en mangeant, tournons une à une ces scènes de notre vie comme les enfants tournent les feuilles de leurs livres d'images, et leur bonne dit, en leur montrant du doigt quelque chose : "ça, c'est une vache. Et ça, c'est un bateau." Tournons les pages, et, pour votre amusement, j'ajouterai un commentaire dans les marges.
Virginia Woolf. Les vagues.
*Marcel Proust. Le temps retrouvé.
Nous étions retournés sur l'île de nos origines et, cette fois, c'était en bateau.
Assise à l'arrière, dans le bruit du moteur, j'avais empli mes poches des polaroïds que je prenais en rafale, sans leur laisser le temps d'apparaître.

Un autre jour, c'est entre les pages de mon carnet que je les avais glissés car la rue était trop froide, les couleurs n'y seraient pas montées.
L'un d'entre eux avait échappé à mon inventaire du soir. Je l'avais retrouvé quelques semaines après
,comme une fleur que j'aurais mise à sécher. 
L'instantané était devenu un différé.

dimanche 24 avril 2011

Les années (1994)

Elle consacre trois mois de sa vie à lire 
À la recherche du temps perdu. 

"La nourriture occupe une place privilégiée dans les écrits de Proust, elle y est souvent décrite avec amour et mangée avec plaisir. Pour ne citer que quelques uns des plats que Proust fait miroiter à ses lecteurs, mentionnons un soufflé au fromage, une salade de haricots verts, une truite aux amandes, un rouget grillé, une bouillabaisse, une raie au beurre noir, un ragoût de boeuf, une pièce d'agneau sauce béarnaise, un boeuf Strogonoff, une coupe de compote de pêches, une mousse aux framboises, une madeleine, une tarte aux abricots, une tarte aux pommes, un cake au raisins, une crème au chocolat et un soufflé au chocolat. 

La contraste entre ce que nous mangeons d'habitude et la nourriture appétissante dont se délectent les personnages peut nous donner envie d'essayer de déguster ces mets proustiens de façon plus directe. Dans ce cas, il serait tentant de se procurer un exemplaire d'un livre de cuisine aux illustrations tape-à-l'oeil intitulé La Cuisine retrouvée. 
Il est supposé permettre à un cuisinier moyen de rendre un hommage extraordinaire au grand romancier, et peut-être d'atteindre à une meilleure compréhension de l'art de Proust. Il permettrait par exemple à un fervent proustien de réaliser exactement le genre de crème au chocolat que Françoise servait au narrateur et à sa famille, à Combray. 
Mais une fois que la recette a donné un délicieux dessert, on peut se demander, entre deux cuillerées de la crème au chocolat de Françoise, si ce mets, et par extension toute La Cuisine retrouvée, constitue réellement un hommage à Proust, et si elle ne risque pas de nous encourager à commettre le péché contre lequel, justement, il mettait en garde ses lecteurs, c'est à dire l'idolâtrie artistique. Bien que Proust eût peut-être accueilli favorablement le principe d'un livre de cuisine basé sur son oeuvre, la question est de savoir quelle forme il aurait souhaité lui voir prendre. Accepter son raisonnement sur l'idolâtrie artistique reviendrait à reconnaître que les mets particuliers qui figurent dans le roman n'étaient qu'anecdotiques comparés à l'esprit dans lequel la nourriture était considérée, esprit transférable qui ne devait rien à la crème au chocolat exacte que Françoise avait préparée, ou à la bouillabaisse particulière servie à la table de Mme Verdurin -et pourrait s'appliquer tout autant à un bol de muesli, un curry ou une paella. 

Le danger est que La Cuisine retrouvée finisse par nous causer une tristesse injustifiée le jour où nous ne trouvons pas les bons ingrédients pour une crème au chocolat ou une salade de haricots proustiennes, et sommes forcés de manger un hamburger, dont Proust n'a jamais parlé. 
Ce qui bien entendu n'était pas dans les intentions de Proust : la beauté d'un tableau ne dépend pas des choses qui y sont représentées." 
Alain de Botton. Comment Proust peut changer votre vie. 

mercredi 20 avril 2011

Précis de topographie 59

La topographie est l'art de la mesure puis de la représentation sur un plan ou une carte des formes et détails visibles sur le terrain, qu'ils soient naturels (notamment le relief) ou artificiels (comme les bâtiments, les routes, etc.). Son objectif est de déterminer la position et l'altitude de n'importe quel point situé dans une zone donnée, qu'elle soit de la taille d'un continent, d'un pays, d'un champ ou d'un corps de rue.
La topographie s'appuie sur la géodésie qui s'occupe de la détermination mathématique de la forme de la Terre (forme et dimensions de la Terre, coordonnées géographiques des points, altitudes, déviations de la verticale...). La topographie s'intéresse aux mêmes quantités, mais à une plus grande échelle, et elle rentre dans des détails de plus en plus fins pour établir des plans et cartes à différentes échelles.

"Pour moi, mon lecteur est une personne curieuse, avide de connaître le monde, même si personnellement elle n'a pas l'occasion de voyager. (...)
J'ai de très bons lecteurs, souvent très émouvants. Par exemple, j'ai reçu une lettre de Ruda Slaska signée par une jeune fille désespérée. Le garçon dont elle était tombée amoureuse lui avait demandé, à leur premier rendez-vous, si elle avait lu Kapuscinski. Et elle avait répondu que non seulement elle ne l'avait pas lu, mais qu'en plus elle ne connaissait même pas son nom. Là-dessus, il avait rompu en lui disant que, vu son niveau, il ne pouvait partager avec elle aucune conversation."
Ryszard Kapuscinski. Autoportrait d'un reporter.  



Le matin, c'est le soleil en terrasse qui dicte mon voyage
, 
bref
,
 invariable.

Dans mon sac, les auteurs sont Polonais.
Qu'est-ce que je sais de la Pologne ?
Il suffirait d'un train ou d'un long car de nuit. D'un peu de logistique.
Et pourtant, sans doute n'en saurai-je jamais davantage que ce que m'en disent ceux qui en viennent. Ces personnes souvent sérieuses dont j'aime d'autant plus les sourires qu'ils ont des allures de
capitulation. 
C'est bien moi, ça
 : 
toujours immobile
, je laisse le monde aller et venir autour de moi
, je laisse le monde venir à moi
, j'écoute les voix
, j'écoute les mots
.
Et c'est ce que je préfère au monde
,
ce que je préfère du monde.


Le matin, c'est le soleil en terrasse qui dicte mon voyage
, 
bref
,
 invariable

qui m'emmène où nous vivions, cet hiver-là. 
Deux ans après, place du jeu de balles, je tente de mesurer le chemin parcouru. 


"Quand il s'agit de la Pologne, la phrase énorme de Proust est inacceptable. N'en ayant pas les moyens, la langue polonaise exigerait des "ktory, ktora" ("que" en polonais) sans fin. Mais Boy, dans sa traduction, alla plus loin encore. II fit paraître ces volumes avec une impression bien plus lisible avec les alinéas, avec des dialogues pas en fouillis dans le texte mais menés de ligne en ligne. Le nombre de volumes dans sa traduction est double. "J'ai sacrifié le précieux pour l'essentiel" affirmait Boy. Le résultat immédiat fut que Proust se lisait si facilement dès sa parution en polonais qu'on aimait à raconter une blague à Varsovie, qu'il faudrait retraduire Proust en français d'après la traduction polonaise et que c'est alors seulement qu'il deviendrait un écrivain enfin populaire en France."
Joseph Czapski. Proust contre la déchéance. Conférences au camp de Griazowietz. 

dimanche 9 mai 2010

Notre plus petit dénominateur commun

Entre deux rires, Jean-Claude a dit : "Certains désirent tellement fuir l'ennui qu'ils choisissent l'enfer. L'enfer et les flammes et Dante."
Mais nous pas.
Et ce n'est d'ailleurs pas par désoeuvrement que nous sommes allés écouter les deux musiciens experts en claviers, que nous avons marché en ordre dispersé jusqu'aux Sablons pour y boire un verre, que nous avons souri sur les photos et que nous avons évoqué le mois de juillet, dernier délai.
Nous n'avons trinqué ni à l'ennui ni à Dante mais au temps perdu.
Les lecteurs de Proust sont, décidément, très fréquentables.