Affichage des articles dont le libellé est la Yamanote. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est la Yamanote. Afficher tous les articles

dimanche 25 mars 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

YOYOGI
Les jours bleus, elles ont rendez-vous à Yoyogi et, traversant la forêt coassante du temple Meiji, elles marchent jusqu'au parc. 
Elles choisissent avec soin l'arbre à l'ombre duquel elles épuiseront leurs désirs de paresse. 
Sur l'herbe que les pluies de la précédente saison ont rendu verte et grasse, elles étendent leurs nattes. 
La matinée suffit à peine à raconter leur semaine, décoder leurs rêves, rire de leurs travers, sonder leurs coeurs amoureux. 
Parfois seulement, elles tournent la tête, appuient mollement leur menton sur un coude et observent la prise de vue à l'autre bout de la prairie : les mannequins en costumes rayés, robes à fleurs et chapeaux, précédés d'un couple de chiens bien dressés qui prennent la pose sans se lasser. 
Des bribes de musique leur parviennent quand les corbeaux le permettent. Violon, trompette, saxophone... Les répétitions sont parfois dignes d'un concert payant. 
A midi, les enfants viennent s'ébattre joyeusement puis se calment le temps de vider du bout de leurs baguettes les boîtes-repas que leurs mères ont ouvertes. 
Elles aussi, elles dénouent les étoffes qui enferment leur déjeuner. Le thé est vert et frais dans le thermos, les boulettes de riz fourrées aux oeufs de poisson, au saumon ou à la prune amère. Leur salade est aux algues et aux graines de sésame. 
L'après-midi, elles tournent quelques pages des livres sans lesquels elles ne sortent jamais. Et si elles sont assez immobiles, il arrive qu'un papillon s'y pose. Ou une libellule. 
C'est l'heure où des couples de tous les âges s'enroulent côte à côte dans des plaids et vivent ensemble dans leur sommeil. 
L'heure où des jeunes gens, en bandes désordonnées, viennent répéter une pièce de théâtre, une chorégraphie, viennent lancer des freesbee colorés ou jouer à 1, 2, 3 soleil, font s'envoler des bulles de savon dans la lumière dorée, renouent avec le jeune âge qu'ils ont du  mal à quitter. 
L'heure où les mères endorment l'enfant tandis que les pères courent après un ballon en compagnie de l'aîné.
C'est l'heure où les amis, que leur date d'anniversaire réunit, débouchent une bouteille de vin, remplissent les verres d'alcool d'Okinawa. 

Il n'est pas encore temps de penser au retour, elles peuvent vivre comme si ce jour allait durer toujours, comme si la vie était lente et longue, si longue.

dimanche 18 mars 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

HARAJUKU
A la gare, ils prennent la sortie Omotesando, ils descendent l'immense avenue, ils rejoignent le dédale des petites rues. 

Ils se laissent dériver au gré de leur après-midi sans projet, entrent et sortent des boutiques, photographient des détails, commentent les motifs des tee-shirts, regardent les vitrines des coiffeurs, montent dans les étages des galeries, font une pause en terrasse au yellow café. 

Il boit un cappuccino, elle boit un thé glacé. La saison est douce et dore la peau de leurs avant-bras. Ils pourraient rester longtemps encore : ils ont tant à se dire. 

Plus tard, la lumière décline et nimbe la ville d'or et de mélancolie. Ils s'arrêtent devant la boîte aux lettres qu'il reconnaît. Sur la photo, il l'avait aimée. Dans la réalité, il aimerait y écrire son nom. 

C'est l'été quand elle retourne à Omotesando. La chaleur est gorgée d'humidité et elle préfère la salle climatisée plutôt que la terrasse du café. Son livre ne la console pas de leur conversation et, sans lui, sa pause est écourtée. 
Elle cherche en vain la boîte aux lettres : l'adresse qu'il aurait aimé habiter a disparu. 
Une maison neuve, déjà, la remplace. 

Tokyo est un immense palimpseste où les souvenirs ressemblent à des rêves.

dimanche 11 mars 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

SHIBUYA
Elle tente de l'imaginer petit garçon Tokyoïte, courant du haut de ses cinq ans sur la terrasse du café au bord du canal. 

Un jour il fait nuit quand il arrive chez elle. Le vin dans le verre est rouge et chilien. Plus tard il s'endort dans le fauteuil. Les chats et les insectes dorment aussi. Pourtant, elle ne se sent pas seule. 

Elle sait, quand il dessine les mots qu'elle lui demande, qu'ils ne peuvent pas avoir la même vision du monde. Que rien dans la langue de l'un ne trouve d'exact équivalent dans celle de l'autre. Elle apprend l'approximation. Elle apprend à ne pas tout mettre en mots. Elle apprend à se taire. 

Il lui montre les réunions qui se succèdent dans les pages de son agenda. Il explique les désaccords, les prises à parti des directeurs, l'obligation des soirées aux boissons abondantes. 

Ils ont le même âge. Il dit qu'il paraît plus jeune. Elle le lui laisse croire. 

Au lycée, un fan-club s'était constitué autour de lui. Dont tous les membres étaient des filles. 
Et maintenant ?! 
Plus maintenant ! 

Il n'aime pas sa vie. Il voudrait en changer. Il n'a pas le temps de vivre. Il doit choisir entre vivre et dormir. 

Ils se donnent rendez-vous à Shibuya, près de la statue du chien Hachiko où des centaines de personnes s'attendent aussi. Tu es où ? Leurs voix parmi les autres, dans tous les téléphones, dans toutes les langues. 

Ils n'ont pas vu leur famille depuis dix-huit mois. Dix mille kilomètres la séparent de la sienne. Deux heures de train l'éloignent de sa ville natale.

De Shibuya, elle photographie ce que, sans elle, il ne voit pas. Rouille. Graffitis. Détritus. Il s'éloigne de quelques pas, fait comme s'il ne la connaissait pas. 

Ils traversent le carrefour immense. Ils sont dans la foule anonyme et compacte. Sur les photos des touristes. Corps parmi les corps.

A l'issue de leurs rendez-vous, elle le regarde s'éloigner. Il porte un costume et ses dossiers à bout de bras ou bien un jean et des gants de boxe dans son sac. 

Elle a l'impression que, dans tous les cas, c'est vers un ring qu'il va.

dimanche 4 mars 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

EBISU
C'est une habitude, à présent : d'avoir l'impression d'être dans la salle à manger du cuisinier quand elle va au restaurant. 
Elle aime les gestes précis du maître sushis quand il attrape dans la vitrine les filets à la demande, passe sa lame dans la chair tendre, berce le morceau de poisson avant de le déposer doucement sur le petit lit de riz. 
Elle aime quand le chef du restaurant italien tranche rapidement les légumes frais qu'il fait ensuite sauter au wok, dans les flammes intenses, avant de les déposer dans l'assiette de spaghettis qu'il lui tend. 
Elle aime le cercle de pâte parfait qu'étale sur la crêpière l'employée du café avant de fourrer les galettes de fromage et de poivrons rouges en ayant l'air de penser à autre chose.

C'est au restaurant de tofu d'Ebisu, assise à la grande table en marbre face à l'atelier de fabrication qu'elle se dit qu'elle pourrait passer ses journées de repos à regarder les autres travailler. 
Elle observe la cuisinière et lui envie sa concentration détachée, son savoir-faire décontracté, ses gestes tranquillement précis et assurés. 
Cuisiniers, pâtissiers, ils travaillent tous en public mais rien ne trouble leur rythme mesuré et leur sérénité, comme si les vitres étaient sans tain. 
Après avoir vérifié la température du bain marie des crèmes au tofu, après avoir allumé le four pour la cuisson d'une autre préparation, la jeune femme ouvre un paquet de raisins secs.

 Soudain, elle la voit en porter une poignée à sa bouche, en douce.

dimanche 26 février 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

MEGURO
A la fin de la soirée, après avoir quitté les autres, ils marchent tous les deux le long de la voie ferrée. 
Le froid sec lui mordille les doigts et les joues après la chaleur du bar et de l'alcool. 
Il n'a pas beaucoup bu. Demain, il doit se lever tôt. Un jour sur deux, il travaille au zoo. Il leur a parlé de koalas. 
Les koalas, il aimerait... Les serrer dans ses bras ? Oui, c'est ça, J'aimerais serrer un koala dans mes bras
Sur le quai, son train est annoncé. Quant à elle, elle doit attendre trois minutes de plus. 
Elle piétine sur place. Le vent est cruel. Elle pense aux banquettes du train, à ses banquettes chauffées. 
Il parle sans la regarder. L'amour c'est difficile. Elle l'entend à peine. L'amour c'est difficile ? Oui. Car il aime sans réussir à lui dire la fille qui a les clefs de la cage des koalas. 
Il réajuste son masque sur le bas de son visage. Ses yeux ne sourient pas. Lorsque les portes se ferment, il lève la main vers elle. Le train l'emporte. Il n'est plus là. 

Au café où elles ont rendez-vous, elle arrive toujours la première. Ses ongles sont vernis, assortis à la couleur de son cardigan et ils sont souvent roses. 
Eté comme hiver, elle ne porte jamais de pantalons et ses chaussures ont des talons. 
Elle commande toujours un cappuccino, essuie la moustache de lait qui s'y est déposée et repeint ses lèvres. 
Dans sa bouche, l'amour ressemble à un met exotique. 
C'est bien quand on a quelqu'un à qui penser, hein ? Elle n'attend pas de réponse. En piquant sur sa fourchette une bouchée de son gâteau au chocolat, elle sourit, tranquillement. 

Elle la regarde dans le miroir et se contente de lui dire Faites ce que vous voulez
Elle regarde ses mains et son sourire. Elle regarde les ciseaux lui obéir. 
Elle l'écoute aussi. 
Elle dit qu'elle n'a pas de temps libre, qu'elle n'a le temps de rien mais que ce métier lui plait. Elle dit qu'elle espère que mardi il fera beau car elle n'a qu'un jour de repos. Elle ira à la rivière, profiter des cerisiers en fleurs et rejoindra des amis pour manger de la viande grillée. 
 Sa coiffeuse s'appelle Amour et elle espère qu'un jour, elle aura le temps d'être amoureuse. 

dimanche 19 février 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

GOTANDA
Ajoutées les unes aux autres, elles finissent par former un collier terne et monotone, ces journées atones qu'on vit sans y prendre garde. 

Dans la voiture 7, elle ne peut plus bouger. Des cheveux effleurent son visage, elle peut à peine respirer. 
A chaque gare, ils sont toujours plus nombreux encore, plus serrés encore, écrasés les uns contre les autres. 

Et pourtant, elle ne leur en veut pas, elle n'en veut pas à ceux qui retardent les trains, elle ne leur en veut pas de se jeter sur la voie un lundi matin, de ne plus avoir le courage d'attendre le soir pour savoir si quelque chose d'autre peut advenir. 

Sur le quai numéro 2, ils sont quelques centaines à se diriger en file vers la sortie. Et on pourrait croire à un cortège funéraire.

Ce lundi est gris et sans espoir particulier mais, pour ne pas oublier le suicidé de la matinée, elle se promet de ne rien vivre par inadvertance.

dimanche 12 février 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

OSAKI
Le matin, réveillée tôt par la lumière du jour, elle sort marcher. 

Elle n'est jamais ni la première ni la seule dans les rues. Mais comment saisir l'instant du réveil d'une ville qui ne dort jamais tout à fait ?

Elle croise les petits chiens et leurs maîtres à l'heure de la première promenade, les corbeaux arrogants que sa présence n'empêche pas de dévaster les poubelles, les chats peu bavards, les ouvriers assis près du distributeur. Elle dépasse le square que les vieilles personnes balaient avec soin avant leur quotidienne partie de croquet ainsi que l'homme qui, devant chez lui, arrose ses fleurs et ses bonzais. 

Elle tourne à gauche, évite les impasses, invente un nouveau parcours. 

Elles se comptent par milliers, ces ruelles minuscules qui font de Tokyo un immense village fleuri. Qui peut être sûr d'en avoir épuisé les possibilités ?

Elle connaît l'adresse du marchand de tofu sur le chemin du cimetière de Komagome et les horaires de promenade de la tortue domestique le long de la rivière. Elle a déjà bu un thé glacé dans la minuscule galerie de Yanaka, elle s'arrête parfois dans les squares que l'effervescence de la ville, tout autour, indiffère. Elle sait chez quel marchand de riz trouver les meilleurs onigiris... 

A la question Connaissez-vous bien Tokyo ?, elle répondrait sans doute Oui
Et, pourtant, jamais encore elle n'est descendue à la gare d'Osaki.

dimanche 5 février 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

SHINAGAWA


Le nombre d'habitants n'exclue pas le hasard et dans le matin sec de l'hiver, sur le trottoir encore calme de Shinjuku, elle n'est pas si surprise d'entendre son prénom. 
Devant le studio Alta, ils déroulent la dizaine de mois qui les a séparés, elle ne les trouve pas changés. 

Ils disent la maison dans le sud, les cours de tennis du garçon, les surprises de la nouvelle année scolaire, l'abandon de la télévision. 
Ils échangent des nouvelles de l'amie : son histoire d'amour, son récent voyage en Chine, son prochain livre. 
Et de l'ami : son histoire d'amour, son récent voyage au Cambodge, son travail. 

Cette rencontre, c'est son passé qui défile, cette année-là où tout était découverte, tout était pour la première fois, où ils lui expliquaient ce que de la langue, de la vie, elle ne comprenait pas. 
Ensemble, ils ont pêché dans une forêt rougie par l'automne. Ils sont allés au temple, célébrer l'année nouvelle. Ils ont mangé les sushis qu'elle a appris à cuisiner. Ils ont pris des voies rapides et suspendues la nuit. Ils ont acheté du poisson au marché. 

Ils demandent Et toi, et après et pour combien de temps ?
Mais quelqu'un sait-il répondre avec aplomb à ces questions ?
L'avenir n'est-il pas incertain pour chacun ?

Ils doivent y aller : ils ont rendez-vous dans un restaurant de tempura. 
Elle aussi est pressée. La deuxième rencontre de la journée ne sera pas fortuite. Sur son agenda, elle a noté : 11H30 Shinagawa. 

Malgré toutes ses incertitudes, elle a le sentiment de savoir où elle va, le sentiment de tracer droit.

dimanche 29 janvier 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

HAMAMATSUCHÔ
Il lui arrive de retrouver, glissées entre les pages de ses livres, une photo du chat gris, une carte à l'écriture aimée, la feuille d'un arbre. Des traces de son passé qui la rendent fragile. 

Ils sont debout et serrés. Tous, ils ont un livre à la main. Elle sort également le sien, se joint à cette communauté improvisée. 

Que lisent-ils ? Anaïs Nin ? Nabokov ? Taichi Yamada ?
Ensemble dans ce train, ils sont tous dans un monde différent.

Le facteur est ponctuel, il passe à l'heure du thé. A la nuit tombée, elle glisse sa lettre dans son sac puis en déchire l'enveloppe dans le wagon peuplé. En toute intimité. 

A chaque arrêt, les portes s'ouvrent et charrient la chaleur et les cigales de l'été. La climatisation est bienfaisante. Le reste de sa journée peut attendre : à Hamamatsuchô, elle décide de ne pas encore descendre, de poursuivre sa lecture. 

Les conversations avoisinantes, la voix mécanique qui souhaite la bienvenue et annonce la gare suivante... Rien ne la distrait de son livre qui, seul, parle sa langue. 

Elle regarde avec envie son voisin dont le sac volumineux porte le nom d'une librairie de neuf étages. 

Elle hésite parfois : dorment-ils ? Lisent-ils ? 
Quand le sens de leur lecture est vertical, le mouvement de leurs yeux ne permet pas le doute. 

Les publicités tapissent les parois en plus de défiler sur l'écran de télévision au-dessus de la porte du wagon. Autant d'images qui ne la touchent pas, autant de mots qu'elle ne comprend pas. Elle voyage en analphabète. 

Le recueil de mangas déposé sur le porte-bagages est à disposition des voyageurs. Ecorné, abîmé, on ne peut dénombrer ses lecteurs. 

Souvent, ce sont des femmes. Elles sont plongées dans les pages d'une partition comme dans celles d'un roman passionnant. Elle pense Encore une langue que j'ignore

L'action se situe à Ikebukuro en hiver. Le narrateur rend grâce aux filles qui, malgré le froid, ne portent pas de collants sous leurs mini-jupes. 
A la hauteur des yeux qu'elle lève : des cuisses nues. 
Son train est en direction d'Ikebukuro. 
Elle a souvent l'impression de vivre dans une fiction.

dimanche 22 janvier 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

TAMACHI
C'est à Tamachi que le ciel, soudain, se déleste des nuages et que sa teinte d'aquarelle lui donne des envies d'arbres et d'eau. 
Alors, elle quitte les rails de son emploi du temps et va s'installer face à l'étang. 

Il s'assied sur le même banc, prend quelques photos et quelques notes, dans son carnet. Et saisit un prétexte, n'importe quel prétexte, pour lui parler. 
Il travaille dans une entreprise d'électronique et pendant ses loisirs, il aime dessiner. Peindre et marcher aussi. 
Leur conversation est aléatoire : son imagination comble les lacunes de sa compréhension. 
Puis ils se taisent et ce silence qu'ils partagent est plus intense que leurs mots. Ils regardent l'étang, les canards, se sourient de temps en temps. Ils sont ensemble. 

Avant de se lever, avant de la quitter, il sort son carnet, esquisse une montagne, un lac, le portail d'un temple. Il applique son sceau, en bas à droite, lui tend le dessin. C'est l'endroit qu'il préfère au Japon. 

Parfois, quand elle ouvre son agenda, elle y voit la feuille déchirée, le temple d'Hakone.

dimanche 15 janvier 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

SHIMBASHI
Puis plus tard, à peine un peu plus tard, avant même le lever du soleil, il dit déjà Tu te souviens. 
Il dit Tu te souviens et il retrace leur marche tranquille dans la nuit et les rues de Ginza. 
Il dit les enseignes immenses mais aussi les adresses minuscules, la foule joyeuse du vendredi soir, l'ivresse proche, le souffle humide de l'été naissant, l'ambiance de fête, les yeux qu'elle lui fait lever pour voir ce qui se passe aussi dans les étages.
Il dit leurs pas qui s'accordent si facilement comme si depuis toujours ils marchaient côte à côte dans la ville.
Il dit le voyage vers la plage, au départ de Shimbashi, le nom de l'île, Lay your head in my arms, la chanson dans le casque, la nuit claire, cette nuit qu'il n'avait pas osé rêver. 
Elle l'écoute et elle sourit. Elle regarde la baie illuminée, elle pose son verre de vin sur le sable, entre deux gorgées. 

Elle l'écoute et elle sait que la nuit n'est pas finie. Que leur histoire commence ici. Et qu'elle sera longue.

dimanche 8 janvier 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.
YURAKUCHO
Elle aurait aimé qu'il fasse encore jour lors de leur première rencontre. 
Mais un vendredi de juin à 19 heures, c'est presque la nuit. 
Elle dépose le sac à ses pieds. Les verres s'entrechoquent. Le vin sera de Loire, il l'a promis. 

Elle est en retard. Un peu en retard. 
Elle s'en veut. Elle s'en veut un peu. 

Elle pense Plus rien ne sera comme avant. C'est un cliché. Elle le sait. Elle ne peut pas penser autrement.

Dans son journal, elle voudrait garder une trace de ces moments irréversibles, de ce premier voyage vers lui. L'encre est verte. Qu'il reste quelque chose, tout de même, de ce jour, dans ces pages ! Mais il est difficile de mettre en mots la confusion.

Il la prie de l'excuser. Il dit que ce n'est pas poli : ni de regarder ni de l'interrompre. Mais il aime son écriture.
Elle se tourne vers lui. Il est élégant, bien coiffé, bien habillé. Elle ne sait pas l'âge des gens. Cinquante ans ? Cinquante-cinq ans ? Ce n'est jamais très important. 
Il est drôle, il est curieux. Il l'interroge en anglais. Elle répond en japonais. Elle n'a aucun mérite : ce sont toujours les mêmes questions, c'est comme réciter une leçon. 
Il est charmant. Elle lui sourit. C'est un bon moment. Il ne se doute pas qu'elle n'oubliera jamais leur conversation. 

A Tokyo, il se lève et, avant de descendre Méfiez-vous des hommes Japonais ! Elle agite la main en riant. 

Deux minutes la séparent de son arrêt. Elle regarde autour d'elle. Il y a du monde dans le wagon. Elle est heureuse. Personne ne le sait. 
Personne ne sait qu'elle va rejoindre un homme qu'elle s'apprête à aimer.

dimanche 1 janvier 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.
 
TOKYO
Il y a celle qui pense que son pantalon ne la met pas en valeur.
Il y a celle qui a failli manquer son train parce qu'elle a changé trois fois de paire de boucles d'oreilles avant de se décider. 
Il y a celui à qui les chaussures blessent les pieds. 
Il y a celle qui pense que sa mère avait l'air triste et distraite quand elle lui a dit au-revoir ce matin. 
Il y a ceux que font rêver les possibilités de voyages évoquées sur les affiches.
Il y celle qui se sent jolie aujourd'hui et qui espère que quelqu'un le remarquera. 
Il y a celui qui continue sa partie sur sa PSP en marchant. 
Il y a celui qui sait que, dans quelques semaines, il connaîtra par coeur ce trajet vers l'hôpital qu'il effectue pour la première fois. 
Il y a celui qui écrit un mail à son frère dont c'est l'anniversaire. 
Il y a celle qui vient d'entamer un régime et qui pense que les effluves de pains au chocolat sont cruelles même si elles ne sont pas naturelles. 
Il y a celui qui espère rentrer avant la fermeture du pressing. 
Il y a celle qui achète trois choux à la crème. 
Et celui qui dit Saumon et thon à la vendeuse d'onigiris. 
Il y a celles qui portent le même uniforme et se retrouvent en riant. 
Il y a celui qui n'a toujours pas assez dormi, qui n'a jamais assez dormi.
Il y a ceux que les informations inquiètent. 
Il y a celle qui espère attraper sa correspondance et qui aimerait avancer plus vite. 
Il y a celui qui doit aller chez le coiffeur. 
Il y a celle qui pense que son père exagère. 
Il y a celle qui aimerait que quelque chose -mais quoi ?- l'empêche d'aller travailler. 
Il y a celui qui croit avoir oublié tous les mots de vocabulaire qu'il a passé la soirée à mémoriser. 
Il y a ceux qui pensent que c'est une belle journée pour partir en excursion et qui suivent celle qui connaît l'itinéraire. 
Il y a celui qui serre la main de la petite fille en uniforme et essaie de ne pas marcher trop vite. 
Il y a celui qui ne pense déjà plus à ce qu'il a lu dans le journal. 
Il y a celui que sa mère appellera ce soir, comme tous les soirs. 
Il y a celle qui espère que l'homme du bureau 162 lui sourira. 
Il y a ceux dont la valise pèse, au bout du bras et qui commencent à sentir les effets du décalage horaire mais qui ont hâte d'être dans la ville, pour la première fois. 
 
7H55. Dans la gare de Tokyo, ils sont des milliers à la croiser sans la voir.

dimanche 25 décembre 2011

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

KANDA
Le matin à l'orée de la journée, ils ont la fatigue, le silence et le sommeil en partage. 
Ongles pailletés, lèvres vernies, chaussures à talons, belles cravates... Dans les trains, les apparences ont moins d'importance. 

Les banquettes sont le prolongement de leur lit. Un dortoir où ils ne choisissent pas leur voisin. Les têtes s'alourdissent et basculent, se frôlent. Parfois même, les cheveux s'emmêlent. 
Sur les visages sans défense, elle lit la part d'innocence, cherche les traits de l'enfance, elle leur invente une vie, de grandes espérances, un héros de manga préféré, des rêves de voyage mais aussi la vaisselle du petit déjeuner qui est restée dans l'évier... 

Et puis à son tour, elle s'abandonne, elle capitule. Elle aussi se laisse aller au sommeil brutal et sans rêve de la Yamanote. Ce sommeil qui ne prévient pas, qui ne se combat pas. Un temps hors du temps, un coma dont elle sort sans séquelle mais avec, pour seul souvenir, la voix synthétique et féminine qui égrène le nom des gares. 

Sur le quai à Kanda, elle s'étire comme quelques heures plus tôt, au réveil.

dimanche 18 décembre 2011

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

AKIHABARA
Ensemble, ils ont vécu les premières fois. 

La découverte de la ville, ce jeu de construction invraisemblable et infini derrière la vitre du bus en sortant de l'avion. 
Le goût surprenant du thé vert presque glacé du distributeur au bout de l'impasse. 
Le parfum des tatamis gorgés d'humidité. 
Le chant assourdissant des cigales qui ne s'interrompt que quelques heures par nuit. 
Les restaurants en analphabètes et les conversations tâtonnantes avec les commerçants du quartier. 
Les lessives étendues sur les barres à futon du balcon. 
La mélodie qui, dans chaque gare, prévient de l'arrivée des trains de la Yamanote.
Les cris des vendeurs amplifiés par les mégaphones dans les allées des grands magasins. 
Les distances irraisonnables à vélo. 
Le fatras des fils électriques qui surplombent les ruelles minuscules. 
Les gants blancs des chauffeurs de taxi. 
Le ciel bleu immuable des matins d'été. 
L'arrivée précoce de la nuit. 
L'élasticité du mochi, les fils du natto, l'ivresse que procure l'alcool de prunes. 
Les glaces au cheese-cake dans le distributeur devant la piscine. 
La queue cassée des chats de la rue. 
La pluie incessante pendant trois jours d'affilée. 
Et le jour où, à Akihabara, ils ont eu l'impression de pénétrer dans le décor que, toujours, ils avaient vu sur les photos. 

A présent, ils transportent un pique-nique au parc, se retrouvent au salon de thé de Takadanobaba. 
Il lui apporte de la lecture, de la musique. Elle continue à lui dire qu'il mange trop vite. 
Aux premières heures des marchés aux puces, elle choisit quelques clichés, il repart avec des stylos plumes. 
Ils s'échangent les adresses précieuses où les livres sont dans leur langue et sont bon marché. Ils s'y croisent parfois, sans même s'y être donné rendez-vous. 

Ils ont en commun de ne pas s'enraciner et un jour ils partiront c'est sûr, ils iront ailleurs. Ailleurs mais où ?

De leur prochaine destination, ils ne connaissent pas le nom. Ils savent seulement qu'ils n'y vivront pas ensemble les premières fois.

dimanche 11 décembre 2011

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

OKACHIMACHI
L'hiver, les jours sont bleus, le ciel est infini. Et à vélo dans les avenues larges et claires, elle se sent libre comme jamais. 

Dans les pentes, elle accélère sa cadence sans effort, oublie les freins et s'improvise choriste sur les chansons qui défilent dans ses oreilles. 
La ville est alors le décor immense d'un jeu vidéo aux couleurs primaires dont la règle est de slalomer entre les taxis jaunes. 
La vitesse est grisante et vertigineuse, la vie est gaie comme un grand huit. 
Au pied du Tokyo Dome, un bouquet en hommage perpétuel à une victime écrasée là lui rappelle pourtant que le jeu est mortel. Et que si elle en veut encore, de ces journées légères et sans conséquences, elle doit ne jamais oublier le tendre Take care lady cycle dont il ponctue ses courriers. 

Un autre jour, sur le quai de la gare d'Okachimachi, le bleu dont elle emplit ses poumons lui coupe presque le souffle.
La nuit précédente, elle s'est réveillée. La terre a tremblé et, dans son lit, le mouvement l'a bercée. 
Elle sourit, elle chantonne une mélodie, esquisse deux pas de danse. 
Elle se sait vivante, bien vivante. Et heureuse, tellement heureuse.

dimanche 4 décembre 2011

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

UENO
Il y a les lotus qui se balancent mollement dans un léger courant d'air. 
Il y a la chaleur saturée d'humidité, le soleil insupportable dès 9 heures. 
Il y a le petit chien qui attire les caresses, les compliments des vieilles dames et des jeunes filles. 
Il y a la peau tachée de noir des hommes qui lisent ou dorment sur les bancs. 
Il y a les guirlandes de lampions qui donnent un air de fête aux jours ordinaires. 
Il y a les oreilles des teckels soulevées par le vent, dans les paniers à l'avant des vélos. 
Il y a les stands odorants : poulpes grillés, nouilles sautées, épis de maïs chauds... 
Il y a l'homme qui lui a parlé un matin et la présente à ses amis le lendemain. 
Il y a les chats qui se roulent sur le dos en attendant les caresses, qui ronronnent. 
Il y a la peintre, face aux fleurs, qui mange son petit déjeuner à la fin de sa séance. 
Il y a le bruit des pièces dans les distributeurs, les canettes décapsulées : soda, thé vert, café au lait. 
Il y a les adolescents en bande qui croquent leurs glaces à l'eau comme des biscuits secs. 
Il y a les silhouettes anonymes en costumes, en tailleurs, qui se dirigent vers les bureaux. 
Il y a la séance de gym, près du temple. 
Il y a les carpes et les tortues, sur toutes les photos. 
Il y a les ouvriers, leurs pantalons larges, leurs chaussures plates, leur tête ceinte de beaux imprimés ou d'une serviette éponge, leur démarche assurée ou fragilisée par l'âge, leurs rires, leurs jours mis en danger par l'enchaînement des cigarettes. 
Il y a les glaces à l'italienne ou les verres de bière commandés au comptoir. 
Il y a la technologie dernier cri des appareils photo. 
Il y a les ombrelles des femmes. 
Il y a les touristes, les groupes de touristes, leurs langues variées, les photos dont ils feront le fond d'écran de leur ordinateur à la rentrée pour se rappeler ce moment que, de toute façon, ils n'oublieront jamais. 
Il y a les deux amies qui déballent le déjeuner qu'elles ont acheté au fastfood voisin, l'odeur des frites, soudain. 
Il y a les discussions quotidiennes entre ceux dont le parc est le domicile. 
Il y a les fleurs, le rose sentimental des fleurs. 
Il y a les postes de radio qui grésillent à l'heure de la retransmission du match. 
Il y a la cloche du temple, le parfum de l'encens. 
Il y a les mangas usagés, les journaux ramassés, la lecture périmée dont ils ne peuvent cependant pas se passer. 
Il y a le café avec vue sur l'étang, sur les fleurs, les chaises qui raclent le sol cimenté, les solitudes qui cohabitent, les sirops colorés sur la glace pillée, le feuilleton à la télé, les sobas froides. 
Il y a les cris des enfants aux balançoires, les échos d'un concert de rock en plein air. 
Il y a les vélos qui croisent les marcheurs, les joggeurs. 
Il y a les cigales qui ne se reposent jamais. 
Il y a la peau moite que les carrés d'éponge ne suffisent pas à sécher. 
Il y a la certitude que Ueno ne changera jamais. 

dimanche 27 novembre 2011

La vie voyageuse (en Yamanote)


 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

UGUISUGAMI
Les réveils de l'hiver sont lumineux mais frileux. 
Alors elle marche jusqu'au café et, au deuxième étage, s'installe pour quelques heures sur le canapé grenat. 
Sur la table, elle empile ses livres et ses carnets. Elle étend ses jambes, plonge sa cuillère dans la mousse épaisse et chaude du lait de soja.

Tous les matins, ponctuellement, il allume son ordinateur, mord dans un feuilleté à la saucisse, boit bruyamment les premières gorgées de son café brûlant, branche son casque et se connecte sur un site d'informations permanentes. 

Ils portent le même uniforme, arrivent les uns après les autres et s'installent sur des tables voisines. Ils échangent quelques blagues. Puis ils ouvrent leurs livres et leurs cahiers et se taisent. Ils font tourner leur crayon entre leurs doigts pendant qu'ils réfléchissent, concentrés, le dos rond, les cheveux devant les yeux. 

Avant de commencer à le manger, elle photographie son gâteau au chocolat à l'aide de son téléphone. 

Elles ont déposé les enfants à l'école, elles s'échangent les dernières nouvelles. Puis restent un moment sans rien dire, les yeux dans le vague, avant de débarrasser la table et de repartir. 

Sa mine est chiffonnée. Elle étouffe un bâillement, émiette son muffin et aspire à la paille des petites gorgées de son café glacé. Elle dégage son front en attachant ses cheveux. Puis, dissimulée derrière son miroir, elle superpose les fards et les poudres, courbe ses cils, laque ses lèvres. A la fin de son petit déjeuner, elle est métamorphosée, magnifiée. 

Il retire le sachet de thé de son gobelet, lit quelques pages de son livre puis pose la tête sur ses bras croisés sur la table et s'endort instantanément. 

Elle s'assied sur le bord du fauteuil en velours aubergine. Le dos très droit, elle déplie sur ses genoux sa serviette en éponge qui ne la quitte pas. Elle savoure lentement son cheese-cake en camouflant sa bouche derrière sa main, lisse pensivement une mèche de cheveux, consulte son téléphone. A la fin du gâteau, elle ouvre on agenda et colle un autocollant dans l'après-midi de la page du lendemain.

Il arrive à dix heures, invariablement. De son livre, il ne lève pas les yeux, souligne quelques passages. Il descend commander un autre café quand sa tasse est vide. A onze heures et demie, il part. 

Il arrive toujours en avance. Il corrige des exercices en attendant. Il a les cheveux blonds et bouclés. Elle arrive ensuite. Elle n'est jamais en retard à son cours d'anglais. 

Elles s'installent côte à côte sur le canapé en recouvrent leurs genoux de leurs vestes. Elles rient beaucoup, elles feuillettent un magazine de mode. Avec gourmandise, elles aspirent la crème chantilly de leurs boissons glacées et, régulièrement, s'exclament C'est bon ! 

A la fin de la matinée, elle glisse un marque-page dans son livre et quitte le canapé. 
Au carrefour, ils sont déjà une dizaine à attendre pour traverser. Pendant que le feu est rouge, elle ferme les yeux et tend son visage vers le soleil et le ciel bleu. 

dimanche 20 novembre 2011

La vie voyageuse (en Yamanote)


La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

NIPPORI


Sa valise a le poids des heures de la nuit qu'elle a passées à la remplir plutôt qu'à dormir et elle aimerait ne pas avoir à descendre à Nippori, ne pas devoir prendre ce train en correspondance dont le terminal deux est la destination. 

Ce serait si confortable si la Yamanote desservait le monde entier. 
Par la fenêtre, il y aurait la mer et, plus tard, la Sibérie. 
La conversation avec les voyageurs la préserverait de la monotonie circulaire, de la longueur du trajet. 
Des pauses seraient régulièrement organisées afin de se dégourdir les jambes. Boissons chaudes ou bières fraîches au distributeur, grand choix de livres et revues à la librairie, repas variés en boîtes à bento plus pratiques que des plateaux... 
L'hôtesse distribuerait plaids et oreillers, puis sa voix annonçant les gares familières : Ueno, Okachimachi, Akihabara... ferait office de berceuse. 
L'enfant de sa voisine serait le premier, une fois l'excitation du départ, une fois froissé le papier de tous les bonbons, à se laisser faire par le sommeil. 
Et, peu à peu, tous les yeux foncés du wagon se fermeraient. 

A l'issue de douze tours de Yamanote, la gare porterait le nom de la capitale de son pays et les annonces se feraient dans sa langue. 
Sa montre indiquerait la même heure que le matin et la journée recommencerait, une nouvelle fois. 
Comme si ce long voyage à bord de la Yamanote n'avait été qu'un rêve. 

dimanche 13 novembre 2011

La vie voyageuse (en Yamanote)

La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

NISHI-NIPPORI
Mais pour qui se prenait-elle ? Pourquoi les Japonais qui photographiaient son pays l'avaient-ils autant horripilée ?
N'aurait-elle pas dû être fière de cette capitale qui suscite tant de clichés à travers les vitres des bus touristiques ? 
Ne rapportait-elle pas, elle-même, de ses escapades dans la ville historique, ses journées à marcher sans relâche en solitaire ou au bras de jolis garçons, des cahiers emplis d'anecdotes, des pellicules photos à foison impressionnées par les mêmes rues, les mêmes pierres qu'admiraient ces yeux bridés ?
Pourquoi aurait-elle été la seule à conserver le ticket de caisse du café autrefois fréquenté par les philosophes ? La seule à apprécier les sorbets colorés dégustés sur les berges en été ?

Parfois, elle pense à eux, qu'elle a croisés de l'autre côté du monde.
Parmi eux, il y en avait sûrement qui, dans leur vie quotidienne, font un détour par la rivière pour surveiller la floraison des cerisiers. Parlent aux chats le temps de la cigarette qu'ils fument. Ferment les yeux quelques secondes, oublient la cravate qui enserre leur cou, se concentrent sur la saveur de leur glace... 

Elle les croise dans les trains, dans les rues. Elle les regarde. Elle aimerait s'inspirer de leur talent à vivre l'instant.