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dimanche 16 décembre 2012

blanc

A la lettre M, je me saisis de lui.
Mais c'est moi, qui fus saisie.

Sur la page du prix m'apparut l'adhésif chiffré qui signe certains de mes présents.
Ainsi je sus que l'homme à qui je l'avais offert s'en était défait, finalement.

Luisa fredonne parfois dans la salle de bains, tandis que je la regarde se préparer, appuyé au chambranle d'une porte qui n'est pas celle de notre chambre, comme un enfant paresseux ou malade qui regarde le monde depuis son oreiller ou sans franchir le seuil, et là j'écoute ce chant féminin fredonné entre les dents qui n'est pas destiné à être écouté, encore moins interprété ni traduit, ce chant insignifiant, involontaire et sans destinataire que l'on entend, que l'on apprend et que l'on n'oublie plus. Ce chant malgré tout émis et qui ne se tait ni ne s'émousse ensuite, lorsqu'il est suivi du silence de la vie adulte, ou peut-être masculine. 
Javier Marias. Un coeur si blanc.
(ICI c'était un autre
Un autre jour, un autre homme, un autre cadeau, un autre livre)

lundi 10 décembre 2012

companheiro

Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l'ennui, suffisamment méditée pour n'y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l'idée des émotions, et l'émotion des idées. Stagner au soleil en se teignant d'or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir, dans l'ombre, cette noblesse de l'individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Etre, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu'un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur de la nuit tombante laisse retomber au hasard, indistincte au milieu de formes plus vastes. Etre cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. Ne rien être de plus, ne rien vouloir de plus...
Fernando Pessoa. Le livre de l'intranquillité.
Malgré l'éloignement de certains
d'autres reste(ro)nt, continue(ro)nt à être à portée de ma main. 

mardi 12 juin 2012

Tuesday self portrait (les correspondances 2)

De même que, après être allée à un concert, je me repasse tous les disques de l'artiste les jours suivants, j'ai relu de nombreuses pages de Javier Marias après avoir assisté à sa rencontre
Quant à la carte qu'il m'envoya en réponse à celle que je lui avais écrite, je ne vis tout d'abord pas la nécessité de la relire : je me souvenais parfaitement de son message, de son français presque parfait, de ses salutations en espagnol. J'étais capable également de retracer l'emploi du temps de la matinée où je l'avais reçue, capable de dire qu'il faisait beau, ce jour de la fin juin 96. 
Quand, tout à coup, je m'aperçus qu'une chose s'était totalement et irréversiblement évanouie de ma mémoire (et dans le cas des souvenirs enfuis, je sais que me soumettre à la torture serait parfaitement inefficace) : le recto de la carte. 
Je ne me précipitai pas, cependant : je passai deux jours à me demander ce que j'allais découvrir en rouvrant l'enveloppe.
Même s'il se dit "écrivain de la boussole et pas du plan", signifiant ainsi que, s'il sait dans quelle direction son récit s'achemine, il en découvre les méandres lui-même tandis qu'il les écrit, on peine à croire que Javier Marias laisse la moindre place au hasard dans ses romans. 
Mais dans sa vie ? 
S'était-il débarrassé d'une carte qui traînait depuis longtemps sur son bureau ? Ou l'avait-il soigneusement choisie ?
En redécouvrant ce que ma mémoire avait occulté, je n'eus aucune réponse à ma question : hasard ou intention ?
Mais je restai stupéfaite.

lundi 11 juin 2012

Les  correspondances 1

J'ai vu à la vente des livres d'amis à moi, Aleixandre et Benet*, dédicacés à des amis à eux, morts peut-être ou qui peut-être se sont lassés de les avoir et les ont mévendus. Je les ai achetés pour qu'ils ne tombent pas aux mains d'étrangers. Et j'ai découvert un jour dans une librairie l'exemplaire qu'un autre ami écrivain avait dédicacé à son psychiatre, rien de moins, dont il était encore le patient : grave dilemme aux imprévisibles conséquences, le faire savoir ou non à cet ami. Par chance, je n'ai pas encore trouvé de livre de moi offert il y a quelque temps à un être cher. Mais tout viendra à son heure, je suppose, car il y a un genre de mélancolie que généralement la vie ne nous épargne pas.
Javier Marias. Autres vanités in Littérature et fantôme.
Familière de l'oeuvre de l'écrivain, je n'avais pu m'empêcher, alors que je l'écoutais répondre aux questions dans un français presque exempt d'accent -que seule sa coquetterie lui permettait de qualifier de français de baccalauréat- et avec les circonvolutions que je lui reconnaissais, alors que je l'observais se tenir droit dans un fauteuil qui ne lui laissait pas d'autre choix, adoptant par moment des poses d'homme de lettres : le menton dans une main, gêné toutefois par le micro qui lui balafrait la moitié du visage, maîtrisant tout aussi bien l'art de susciter l'amusement de la salle que celui de maintenir son attention lors de ses digressions, alors que je me faisais la réflexion que malgré l'immensité de la scène et un éclairage peut-être mal adapté qui le faisaient paraître plus petit et plus âgé que je ne l'aurais imaginé, je devais bien admettre qu'il était décidément irrésistible, je n'avais pu m'empêcher, donc, de penser que la rencontre à laquelle j'étais en train d'assister aurait très bien pu figurer dans un de ses romans.

Descendant pensivement les marches qui menaient à la sortie, je sursautai devant la foule qui  envahissait le vaste hall d'entrée en une file indisciplinée et se pressait dans un brouhaha polyglotte et excité puis, tournant la tête, je découvris une table installée près du mur et je compris que c'était là qu'aurait lieu la séance de dédicace promise quelques instants auparavant.
Je sortis, traversai le soir d'été et pensai que mon nom inscrit à l'encre sur un livre serait moins précieux que les mots imprimés, accessibles à tous certes, mais que je ne m'étais jamais lassée de relire et que, de toute façon, l'auteur m'avait offert un moment bien plus intime que celui auquel prétendaient ses admirateurs réunis ce soir-là, puisqu'il l'avait déjà écrit, mon nom, le jour où il m'avait envoyé une carte, en réponse au courrier que je lui avais fait parvenir.



*Quelques mois après que j'avais acheté chez un bouquiniste un livre dont mon écriture en première page attestait que je le lui avais offert, il m'écrivit dans un mail qu'il venait d'acquérir un livre de Juan Benet qui m'avait appartenu s'il en croyait une carte sur laquelle j'avais écrit et que j'avais laissée à l'intérieur. Il ne se souvenait pas -mais je lui rappelai- que c'était lui-même qui me l'avait donné. 
La boucle était bouclée.

dimanche 10 juin 2012

L'envers du temps (1)

A ne plus écouter la radio qu'en podcast sans souci de chronologie, j'entends l'espoir dans la voix des négociateurs en sachant que leurs tentatives de conciliation ont échoué, les prévisions de la météo française d'il y a quinze jours, un chanteur évoquer les prochaines dates de sa tournée alors qu'elle est achevée depuis trois mois
...
 Aussi, ce n'est peut-être que dans trois jours que je saurai la nationalité de ceux qui ont klaxonné dans les rues vendredi soir.
(1)Je ne me rappelle pas son contexte ni qui l'a dite ni pour quelle raison, je sais simplement que la phrase est de Shakespeare et que grâce à ma mauvaise mémoire j'ai eu l'audace de la faire mienne, de la paraphraser dans ma langue et de l'inclure à plusieurs reprises dans mes romans, jamais de façon identique, peut-être, mais -disons- "avec des variations". Je crois qu'en anglais elle dit ceci : "the dark back and abyss of time". Je l'ai employée dans ma langue comme "le revers du temps, son dos noir, son retournement", je suis sûr de l'avoir formulée ainsi un jour. Ou peut-être "l'envers du temps", je ne sais plus.
Javier Marias. Le dos noir du non-advenu in Littérature et fantôme.

lundi 5 juillet 2010

Chaque jour est une autobiographie

Réjouissons-nous d'être anonymes et privés de biographes : au moins sommes-nous narrateurs de nos vies et pouvons-nous choisir ce que nous voulons en dire.
A la fin de la journée, en trier les heures, récapituler les couleurs qui ont habillé le ciel, plier le linge propre du matin, découper des fruits pour une compote tardive, choisir la musique qui va avec le soir, verser de l'eau dans la bouilloire.
Aujourd'hui, un de ceux-là : un de ces jours qui ne passeront pas à la postérité mais forment le sédiment de ma vie, doucement et presque à mon insu, constituent une réserve de couleurs, de saveurs, de sentiments.

"Quand on parle de la vie d'un homme ou d'une femme, quand on la récapitule ou résume, quand on raconte son histoire ou sa biographie, dans un dictionnaire ou une encyclopédie ou dans une chronique ou en parlant entre amis, on rapporte généralement ce que cette personne a accompli et ce qui lui est effectivement arrivé. Au fond, nous avons tous la même tendance, c'est-à-dire à voir dans les différentes étapes de notre vie quelque chose comme le résultat et l'abrégé de ce qui nous est arrivé et de ce que nous avons obtenu et de ce que nous avons réalisé, comme si c'était cela seulement qui constituait notre existence. Et nous oublions presque toujours que les vies des personnes ne sont pas seulement cela : chaque trajectoire est aussi composée de nos pertes et de nos déchets, de nos omissions et de nos désirs inaccomplis, de ce que nous avons un jour laissé de côté ou que nous n'avons pas choisi ou pas atteint, parmi les nombreuses possibilités qui pour la plupart n'ont pas été réalisées -toutes sauf une, finalement- de nos hésitations et de nos rêveries, de nos projets frustrés et de nos aspirations fausses ou tièdes, des peurs qui nous ont paralysés, de ce que nous avons abandonné ou qui nous a abandonnés. Nous consistons peut-être, en somme, autant en ce que nous sommes qu'en ce que nous n'avons pas été, autant en ce qui est vérifiable et quantifiable et mémorable qu'en ce qui est le plus incertain, indécis et estompé, peut-être sommes-nous dans une égale mesure faits de ce qui a été et de ce qui aurait pu être."
Javier Marias. Littérature et fantôme.

dimanche 27 juin 2010

La bibliothèque à venir

Il y a ces livres qui s'entassent et dont on oublie la longue et discrète présence et qu'on redécouvre avec surprise un jour où la pluie nous retient d'aller nous disperser ailleurs.
Et puis il y a ceux dont on entend parler d'une manière ou d'une autre et qui nous font tout lâcher pour aller chez notre libraire avec autant d'urgence, de précipitation et d'impatience que s'il s'agissait de le braquer.

"L'hypnose pure du style, qui est ce qui fait tourner les pages sans méthodes frauduleuses ni procédés de baraque de foire; les rafales d'une pensée inquiétante qui, si elle n'est pas irrationnelle, n'a pas besoin d'exposer de raisons pour s'affirmer et persuader au moment de se manifester; les descriptions exactes comme une carte ou un tableau; le souffle long, le paragraphe noble, la vigueur de la prose qui oblige à lire en retenant sa respiration, et pas précisément parce que le lecteur est impatient de savoir ce qui va se passer ou ce qui se passe (ce qu'il est impatient de voir, c'est ce passage); le pouls de la décadence, dont on ne lui parlera pas, mais qu'il sentira palpiter; la représentation de l'attente, qui est ce en quoi consiste la vie de tous les hommes, son essence; les dépouilles que l'amour laisse sur son passage après être toujours arrivé en retard à son rendez-vous avec les personnes; l'intrusion du passé et du rite et du ressentiment, c'est à dire de tout ce qui ne cesse jamais d'être ou ne passe jamais tout à fait, et guette le présent et commande au futur; "la malveillance d'un temps comme le vent", selon ce qu'a dit récemment Sanchez Ferlosio, le son de ce vent sur les toits et contre les portes, sur les landes et à travers les rivières et à la cime des monts; le bruit des batailles et le silence des exécutions; l'usurpation et les malédictions d'une nature toujours plus puissante que ses victimes, qui la contemplent derrière une fenêtre aux vitres cassées; et aussi ce qu'il y a de plus intime, la rumeur des objets qui n'appartiennent plus à personne, l'écriture des lettres qui ne seront jamais lues et les voix des vêtements que les morts ont laissés derrière eux, encore suspendus aux patères. 
Le lecteur audacieux trouvera tout cela et bien davantage encore dans les livres de Juan Benet. Il se peut qu'il ait parfois le sentiment de ne trouver que des morceaux, des fragments marmoréens d'une immense pierre, et selon moi cela ne devrait pas le préoccuper ni le dissuader, mais l'inciter à poursuivre : parce que les textes de Benet résonnent quand on a terminé de les lire, et dans sa littérature le jeu ne consiste pas principalement à comprendre ou à savoir ou à suivre une histoire terrifiante ou magnifique, mais plutôt à lire, et à s'arrêter et à s'étonner, et à continuer à lire."
Javier Marias. Littérature et fantôme.

mardi 9 mars 2010

Tuesday self portrait (affinités et parentés et neige)


"Malgré tout, ces généralisations se fondent sur quelque chose, même si cela n'appartient qu'à la sphère des perceptions : en chaque personne il y a des échos d'autres personnes et nous ne pouvons pas ne pas les entendre, il se produit ce que j'ai appelé des "affinités" entre des individus très différents ou même opposés, qui nous conduisent parfois à voir ou à capter des ombres de ressemblances physiques en principe saugrenues. "Il n'y a aucun trait commun objectif entre cette belle femme et mon grand-père, pensons-nous, et pourtant elle me fait penser à lui et me le rappelle", et alors nous avons tendance à lui attribuer le caractère et les réactions, l'irascibilité et le côté profiteur de cet ancêtre despotique. Et l'étonnant c'est que nous voyons souvent juste -quand nous avons le temps de le vérifier-, comme si la vie était pleine d'inexplicables parentés non consanguines, ou comme si chaque être qui existe et foule la terre ou traverse le monde laissait dans l'air d'invisibles et intangibles particules de sa personnalité, des fils isolés de ses actes et des résonances ténues de ses paroles, qui se posent ensuite au hasard sur d'autres comme la neige sur les épaules, et se perpétuent ainsi de génération en génération, indéfiniment, comme une malédiction ou une légende, ou comme un souvenir subi par autrui, et ils donnent de cette façon l'infinie et épuisante combinaison éternelle des mêmes éléments."
Javier Marias. Poison et ombre et adieu (Ton visage demain III)

(Il y a 189 autres self portraits ICI)