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lundi 7 janvier 2013

L'assiette norvégienne

Nous mangeâmes l'un en face de l'autre,
en silence,
pendant qu'Eric Clapton chantait.
Servie avant lui, je picorai mes haricots verts,
raisins secs, feuilles de salade et pommes de terre.
Il laissa refroidir son assiette
sans même la regarder,
but quelques gorgées de bière
puis ajouta du sel,
machinalement,
et fit disparaître ses pâtes
en quelques bouchées
sans jamais lever les yeux sur moi
ou sur le serveur,
venu me demander 
Tout se passe bien ?
A deux reprises, il colla son téléphone,
sans succès,
à son oreille et pianota,
nerveusement,
sur l'écran.
Je pris le temps de vider la carafe d'eau,
rassemblai mes affaires
puis m'éloignai,
quittant sa vie sans jamais y avoir pénétré,
quittant ma table qui faisait face à la sienne.

jeudi 8 novembre 2012

L'homme de nos vies

Des femmes il m'arrive de me faire une idée, sans les connaître.
Non pas à la couleur de leur vernis à ongle. Ni à leur coupe de cheveux. Pas davantage à la longueur de leur jupe ou à la forme de leurs boucles d'oreilles.
Mais à l'homme avec lequel elles s'affichent, oui.

Ce jour-là, dans le métro, l'une était penchée sur David(1), une autre captivée par William(2) et, plus loin, j'en ai vu une en compagnie de Marc(3).
Quant à moi, c'était avec André(4) que j'avais choisi de voyager. 

(1) Elle avait la beauté des femmes russes, avec ce regard à la densité d'un roman tragique de huit cent pages.Elle avait la beauté des femmes russes, avec ce regard à la densité d'un roman tragique de huit cents pages.
David Foenkinos. Les souvenirs.
Elle avait la beauté des femmes russes, avec ce regard à la densité d'un roman tragique de huit cents pages.
Elle avait la beauté des femmes russes, avec ce regard à la densité d'un roman tragique de huit cents pages.

Autres citations : Citations de David Foenkinos - Ses 75 citations - Dicocitations ™ - CitationDavid Foenkinos. Les souvenirs


(2) Elle se lève et se maquille, très lentement, très posément. Pas de musique, simplement le bruit de ses gestes. Enfin quoi, vous voyez, elle se peint les ongles, elle se met du mascara. Elle fredonne un peu, elle commence à chanter quelque chose, des bribes d’une chanson en anglais. Une chanson des Beatles, du « White Album », comment ça s’appelle ? Ah, oui, Rocky Raccon. Cette fille est française, d’accord, et elle chante en anglais avec un accent français, juste pour elle. La chanson sonne totalement différente. Totalement. Un effet extraordinaire. Chair de poule des pieds à la tête. Ça dure vingt, trente minutes. Vous êtes complètement, mais alors complètement pris. 
William Boyd. Le destin de Nathalie X.  

(3) Il y avait de la tristesse dans ses yeux, des étoiles de chagrin avec un goût de sel.Il y avait de la tristesse dans ses yeux, des étoiles de chagrin avec un goût de sel.
Marc Levy. Vous revoir...

(4) Elle me souriait maintenant, sans baisser les yeux, ne semblant pas craindre que son compagnon lui en fît grief. Celui-ci, très immobile, très silencieux et dans sa pensée visiblement très éloigné d'elle -il pouvait avoir une quarantaine d'années- me faisait l'impression d'un homme éteint, plus que découragé, vraiment émouvant d'ailleurs. Je le vois encore assez bien : hâve, chauve, voûté, d'aspect très pauvre, l'image même de la négligence. Près de lui, cet être paraissait si éveillé, si gai, si sûr de soi et dans toutes ses manières si provocant que l'idée qu'ils vécussent ensemble donnait presque envie de rire. La jambe parfaite, très volontairement découverte par le croisement bien au-dessus du genou, se balançait vite, lente, plus vive dans le premier pâle rayon de soleil -le plus beau- qui se montrait de l'année. Ses yeux (je n'ai jamais su dire la couleur des yeux, ceux-ci pour moi sont seulement restés des yeux clairs), comment me faire comprendre, étaient de ceux qu'on ne revoit jamais. Ils étaient jeunes, directs, avides, sans langueur, sans enfantillage, sans prudence, sans "âme" au sens poétique (religieux) du mot. Des yeux sur lesquels la nuit devait tomber d'un seul coup.
André Breton. Les vases communicants.

jeudi 4 août 2011

Ce n'est que dans les romans de Javier Marias, ai-je pensé, ce n'est que si je vivais à l'intérieur d'une de ses fictions que j'aurais une chance, ou le plus grand malheur c'est selon, de voir se résoudre l'ancien mystère. Seul le romancier pourrait se faire dresser devant moi, à tant d'années de distance, la voix incarnée, me faire rencontrer l'homme qui me dirait C'est moi. Qui éclaircirait l'énigme sans même se soucier auparavant de savoir si elle m'habite depuis tout ce temps, si elle est restée vive, vivante au-dedans. Sans me demander, en un quelconque préambule si je me souviens, si même j'ai été mise au courant. Cet homme me dirait C'est moi. Oui, j'ai composé ton numéro dans la nuit, à tâtons, j'ai demandé à te parler. C'est moi. C'est moi que ton mari a entendu prononcer ton prénom. J'ai demandé à te parler alors que tu n'étais pas là, que tu dormais ailleurs, dans un autre lit, dans le lit d'un autre ou peut-être à l'hôtel mais à l'hôtel, on dort toujours dans le lit d'un autre. C'est à moi que ton mari a répondu d'une voix si assurée, si éveillée. Ton mari dont je n'ai entendu la voix que cette fois-là et, sans connaître son visage, sans connaître sa voix, je l'ai trouvé éveillé et pourtant c'était la nuit noire. Aussi éveillé que s'il avait attendu un coup de téléphone, que s'il n'avait fait que ça : attendre qu'on l'appelle pour répondre Allo de manière aussi claire et assurée, pas même surpris pas même pris au dépourvu alors que c'était toi et non lui, toi qui ne dormais pas là après qui j'ai demandé. Non, il n'attendait pas mon appel, pas le mien, non puisqu'il ne me connaissait pas, qu'il ignorait mon existence, qu'il ne l'a jamais connue, que jamais il ne m'a rencontré, que jamais je n'ai vu son visage, que seules nos voix se sont croisées, cette nuit-là car jamais je n'ai à nouveau composé ton numéro, jamais plus à nouveau et à tâtons comme cette nuit-là, jamais je ne t'ai plus appelée ni dans le jour ni dans le noir comme je l'avais fait cette fois-là tellement j'avais besoin de toi.

vendredi 29 octobre 2010

A peine encore quelques hommes (de ma vie)

Se livre-t-on davantage dans les alcôves ou dans les cuisines ?

Ian entourait de son bras mon épaule et m'entraînait dans la sienne. Il dégoupillait quelques gousses de cardamome dans les fruits qui compotaient, m'enseignait quelques uns de ses secrets. 
(et un jour c'est de littérature qu'il m'entretint et après La flèche du temps, je n'ai pas cessé de lire 
Il épluchait les pêches de vigne pendant nos conversations, préparait les assiettes et quand il déposait la mienne sur la table, j'oubliais volontiers qu'il avait servi -qu'il servirait- ce plat du jour à d'autres clients que moi. 

Jusqu'à Ian, j'avais cru que je ne trouverais du charme qu'aux hommes héroïques aux bras musclés, à la tête haute. Aux chevaliers à la fière allure, à la belle stature. A mon père.  

Et puis non.   
Je pourrais citer François Simon aussi. 
Lui dont la voix me rassasie 
alors même qu'il parle de plats
que je ne mangerai pas. 
Lui qui me ravit 
quand il évoque 
les poissons 
de Tsukiji. 


Et puis il y a cet homme-là,
cet homme qui me prend dans ses bras
mais sait aussi quitter les draps
sait se lever pour aller cuisiner
l'omelette de mon petit déjeuner.

samedi 28 août 2010

A peine quelques autres hommes (de ma vie)

C'était irrémédiable et il aurait été plus sage de l'admettre mais, pendant tout un temps, malgré tout, je me suis obstinée à inventer ce grand frère dont mes parents ne m'avaient pas dotée. 

Celui-là, que j'avais désigné sans le consulter -ni lui ni personne- n'avait aucune caractéristique physique commune avec nous mais il était plus âgé que la plus aînée de mes soeurs, ce qui rendait cohérente à mes yeux notre fratrie fictive. 
Nous discutions à l'issue de nos parcours, sur les terrains de course d'orientation et à l'égard de la revêche adolescente que j'étais, il manifestait sans doute davantage de patience que n'en aurait montré un frère véritable. 
Par la suite, ni la vie ni les courses d'orientation ne nous firent nous croiser à nouveau. Et je me satisfis presque d'être la dernière née d'une brève série de filles. 
Jusqu'au jour où j'emménageai dans sa ville. Et, même, à trois cents mètres de chez lui, si j'en croyais une sonnette aperçue par hasard, rue Lamartine, qui portait son nom. 

Un soir, j'allai m'en assurer. 

Mais ce n'était pas lui.
Je pourrais citer Olivier, aussi,
qui signait "ton grand frère"
et resta toujours 
un mystère. 
(Mais dans les vraies familles,
ça arrive également 
d'être étonné par les gens.)

Et puis il y a cet homme-là.
Cet homme dont j'ai refusé d'être l'âme soeur
car je ne voulais pas qu'il soit mon frère, lui. 
Cet homme-là qui me dit 
que la nuit
il rêve qu'il écrit
de la poésie.

samedi 24 juillet 2010

A peine quelques hommes (de ma vie)

A l'instant où sa silhouette a pénétré mon champ de vision, j'ai tout retrouvé de lui, d'un coup, d'un bloc.
Sa démarche faussement nonchalante. Ses bras toujours le long du corps. Ses mains souvent serrées prêtes aux coups. Sa bouche joliment ourlée comme l'est souvent celle des hommes de sa nationalité. Son regard qui juge qui dévisage. Et sa voix à l'accent à peine perceptible. La surprise dans sa voix le jour où s'approchant plus près de moi il avait découvert la couleur cachée dans mes yeux.

Et à cet instant, j'ai cessé de respirer.

c'étaitdoncçaalorsçaexistaitvraimentcequ'onappellelapenséemagiqueilsuffisaitdoncdepenseràluilesjoursprécédentsdemedemandersiunjourjelereverraisouimaisoùdetoutefaçonpasdanslesbeauxquartiersdeBruxellesilfallaitquej'enfréquented'autresdesruesetpeutêtreaaussid'autresvillesd'autrescontinentsalorsilsuffisaitdepenseràluienmedemandantsiunjourj'entendraissavoixànouveaumevouvoyeretprononcermonprénometvoilàilapparaissaitsoudainementdansunelibrairieforcémentpuisquec'étaitaussidansunelibriaiequejel'avaisrencontréetqu'ons'étaitvusleplussouventilavaitdûenfalloirdespapillonsàl'autreboutdelaplanètepourprovoquercemoment

Mais ce n'était pas lui.

Je pourrais citer Harold Manning aussi. 
(et les oiseaux de Londres parlent en même temps que lui)
 Harold Manning traduit "our mutuel friend" de Divine Comedy
 -et Neil Hannon aussi est un homme de ma vie- 
Harold Manning dit dans une salle obscure, vous savez où me trouver.
 J'aimerais savoir laquelle c'est. 

Et puis il y a cet homme-là.
Cet homme qui me dit
qu'il n'y a qu'à moi qu'il lit
de la poésie.
Cet homme-là
dont j'aime la voix.
(pas que la voix)