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mercredi 19 décembre 2012

Les lectures des otages

La bibliothèque Brautigan, aux Etats-Unis, à Burlington dans le Vermont, est constituée de livres refusés par les éditeurs, d'ouvrages avortés en somme, figés à ce stade du manuscrit auquel s'attache, pire que l'opprobre, le verdict souvent aussi injuste que définitif du ratage. Des livres qui n'existent donc pas.
(...) Inspirée par le roman L'avortement de Richard Brautigan et en hommage à ce dernier, fondée par Todd Lockwood, la Brautigan Library est souvent le dernier recours -parfois le premier- pour les auteurs qui désirent voir leurs oeuvres non publiées archivées, et lues par des personnes qui se déplacent parfois de très loin pour y avoir accès. Le roman de Brautigan racontait en effet l'histoire d'un bibliothécaire et de son amie qui, à San Francisco, se rencontrent et vivent dans une bibliothèque imaginaire de livres non publiés. 
(...) Du Canada, d'Angleterre, de France, d'Italie, de Suède, de Russie et de tous les Etats américains, des lecteurs, de plus en plus nombreux, ont fait depuis 1990 ce pèlerinage littéraire pour découvrir une bibliothèque si particulière, née d'une fiction. Elles sont rares ces fictions assez puissantes pour générer des monuments et s'inscrire dans le réel avec l'assurance du premier fait historique avéré. Dans ce panorama des fables incarnées, la Brautigan Library est voisine du monument qui orne aujourd'hui les abords de l'arsenal d'Odessa, lequel commémore la fusillade tragique qui ne s'y déroula jamais que sur la pellicule du film d'Eisenstein.
Jean-Yves Jouannais. Artistes sans oeuvres (I would prefer not to)
 Et puis
il y a aussi
ces livres que je referme bien
avant leur fin, que je rapporte bien
avant leur date de péremption
tout en me posant la question :
et s'il n'y avait que lui,
dans ma vie,
finirais-je par lui trouver
quelque chose de particulier ?

mardi 30 octobre 2012

Tuesday self portrait (fenêtre sur cour)

(c'était le dernier mardi  de l'été)
Le soleil n'a aucune fraîcheur. 
Le soleil devint barbant vers le milieu de l'après-midi, ainsi qu'il paraît souvent aux enfants, et se fit presque démodé, comme de vieux vêtements coupés au départ de manière inintéressante et sans imagination. 
Richard Brautigan. Mémoires sauvés du vent.

dimanche 19 août 2012

familiers

génétique ou pas

mais trait commun

-Tu lis beaucoup, dit la maîtresse. Pourquoi ?
-J'aime bien lire, dis-je. 
-Ce n'est pas une raison suffisante. J'ai parlé à ta mère. C'est aussi ce qu'elle m'a dit, dit la maîtresse. Mais tu ne vas tout de même pas imaginer que je peux croire ça, hein ?
-Qu'est-ce que j'ai fait de mal ? dis-je. J'aime bien lire, c'est tout. 
-Ah, c'est ce que tu crois ! hurle la maîtresse, assez fort pour que le principal en soit alerté et vienne la chercher pour l'emmener dans son bureau, agitée de sanglots hystériques. 
Après une période de convalescence, un mois de congé-maladie et de repos total, la maîtresse fut mutée dans une autre école. 
Richard Brautigan. Mémoires sauvés du vent.

vendredi 3 août 2012

Le cabinet des rêves 82

-Eh bien, moi, j'ai rêvé à John Wayne et puis c'est tout, dis-je. 
-Et alors ?, dit David. 
-Alors rien, dis-je. Rien que John Wayne, à faire tous les trucs qu'il fait d'habitude. 
-Et tu y étais, toi, dans le rêve ? dit David.
-Non, je regardais ça comme un film. Je voulais être dedans mais je n'arrivais pas à me lever de mon siège. Il a fallu que je reste assis à regarder. Je n'avais même pas un sac de popcorn.
Richard Brautigan. Mémoires sauvés du vent.
A Tokyo, je dois me rendre à une adresse que je n'ai pas notée et je me demande comment je vais y arriver.
Sans transition, sans savoir par où je suis passée, je m'y trouve.
Pendant que sa mère me parle, une petite fille blonde se blottit contre moi.
Je suis surprise par ce contact si intense, cet abandon si total alors que je lui suis inconnue.
Elle pleure très fort -je sens ses larmes couler sur moi- et m'avoue qu'à l'école, on dit d'elle qu'elle est (? j'ai oublié l'adjectif qu'elle utilise).
Sa mère, debout un peu plus loin et regardant la scène, acquiesce.
Elle est très différente de sa fille : elle est brune et a les cheveux crépus.
J'ai l'impression de l'avoir déjà vue, elle, mais de ne pas la reconnaître. 
Elle le confirme mais me dit que, la fois précédente, elle portait une perruque. 

Rêve du 2 août 2012

lundi 7 mai 2012

"Oui : des oeufs. C'est ça qui serait chouette. Légers. Et baveux. Voilà. Des oeufs."*

Je passe environ vingt heures par semaine à développer des photos de gratins de pomme de terre, de cervelas chaudement fumants et de pâtés délicieux. J'apprends un tas d'astuces spéciales. Sais-tu par exemple comment on prend en photo le portrait le plus délicieux d'une tasse de café ? On remplit la tasse de sauce soja et on y ajoute quelques gouttes écumantes d'un produit vaisselle. Ainsi, on évite la couche moche qui se forme d'habitude sur la surface du café ! Des méthodes comme celle-ci réaniment ma fascination pour la magie de la photographie. Quelle autre expression a une relation aussi privilégiée envers la réalité qu'elle est capable d'augmenter ton envie de boire un café à la vue d'une tasse de sauce soja ?
Jonas Hassen Khemiri. Montecore, un tigre unique.
*Richard Brautigan. Retombées de sombrero.

mardi 28 février 2012

Tuesday self portrait (l'héritage)

"Je crois qu'il vaut mieux que tu te reposes, laisse-moi faire le dîner.
Non non, a dit Foster. Ce qu'il nous faut maintenant, c'est un petit casse-croûte de bûcheron. Des frites avec des oignons et des oeufs, le tout mélangé avec plein de ketchup par-dessus. Vous avez tout ça ?"
Richard Brautigan. L'avortement.

mardi 15 mars 2011

Tuesday self portrait (des baisers, toujours)

"Ah c'est si bon d'être assis, ici, dans l'obscurité de ces livres. Je ne suis pas fatigué. Par le nombre des livres entrés, la soirée a été moyenne : 23 se sont retrouvés bienvenus sur le chemin de nos rayons. 
Pour chacun, j'ai inscrit le titre, l'auteur et quelques commentaires descriptifs dans le Grand registre des auteurs & matières de la bibliothèque. 

Bel amour toujours, de Charles Green. L'auteur avait la cinquantaine et il m'a dit qu'il était à la recherche d'un éditeur depuis le jour où il avait écrit ce livre. Il avait, à l'époque, dix-sept ans. 
"Ce livre détient le record du monde des refus, a-t-il dit. Il a été refusé 459 fois et maintenant, je suis un vieil homme."

Jusqu'au petit jour, ses baisers, de Susan Margaret. L'auteur était une femme entre deux âges, abominablement laide et avec l'air de n'avoir jamais été embrassée de sa vie. Il fallait y regarder à deux fois pour s'apercevoir qu'il y avait des lèvres dans son visage. C'était une grande surprise de découvrir finalement sa bouche, entièrement masquée par son nez. 
"C'est un livre sur les baisers", a-t-elle dit. 
Elle devait, j'imagine, avoir passé l'âge des subterfuges. 

Dans ma maison un grand cerf, de Richard Brautigan. L'auteur était grand et blond, avec une longue moustache jaune qui lui donnait l'air anachronique. On aurait dit quelqu'un qui se serait trouvé plus à son aise dans une autre époque. 
C'était la troisième ou la quatrième fois qu'il apportait un ouvrage à la bibliothèque. A chaque nouveau livre, il avait l'air un peu plus vieux, un peu plus fatigué que la fois précédente. Il avait encore l'air jeune, du temps où il avait apporté son premier livre. Je ne me souviens plus du titre, mais cela parlait, je crois, de quelque chose, en Amérique. 
"Et celui-ci, de quoi parle-t-il ?" lui ai-je demandé parce qu'il avait l'air de quelqu'un qui attend qu'on lui pose une question. 
"Bof, c'est un livre. Sans plus", a-t-il répondu. 
J'avais dû mal interpréter son air d'attendre."
Richard Brautigan. L'avortement.