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samedi 5 janvier 2013

"je n'attends vraiment rien, je viens pour y lire des bouquins"

"Artaud, Miller puis faut qu'j'aille traîner sans raison"

La conversation de mes voisins était lettrée.
Elle ne m'empêcha, cependant, aucunement de lire :
ils résolvaient des équations.

jeudi 29 novembre 2012

"Commencement de la conscience de la disparition"*

"Vous êtes disparition ou apparition ?
-Je ne comprends pas.
-Dans la vie, vous préférez voir les choses disparaître ou apparaître ?"


Rober Racine.
Les vautours de Barcelone.
*Hélène Berr. Journal. 29 novembre 1943
(...) tout cela était plutôt joyeux, en somme.
Comme l'avait été le fait de constater que l'image sur laquelle je n'étais pas totalement apparue avait été prise sur un support promis à la disparition. 

jeudi 30 août 2012

Presque tous les jours seraient-ils intermédiaires ?*

Quelle drôle d'affaire que de ne pas se rendre là où on a tout à vivre. Si souvent cela tient à une immense destruction invisible. Je ne vous parle pas des rares instants que vous m'accordez, mais des autres, de ceux qui semblent demeurer en un blanc dévasté dans votre emploi du temps.
*Philippe Caubet. Dans un autre temps.
Les dernières semaines m'ont connue patiente mais, invariablement, ils m'ont surprise, ces jeudis, comme s'ils étaient superflus, malvenus, et pourtant.

J'ai salué la naissance du jour en la photographiant. C'est peut-être l'enthousiasme du ciel à son réveil qui fait hâter le mien. 

Au feu de la chaussée d'Ixelles, ils ont été plusieurs à me dévisager comme par désoeuvrement et avec la même insistance nonchalante que si je n'avais pas pu m'en apercevoir.

De la rue de Rome, j'ai rapporté Les journées ensoleillées. On y voit des lits avant qu'ils soient faits et des tables avant qu'elles soient débarrassées de nourritures qu'on devine poisseuses.

Puis, j'ai refermé la fenêtre car, à travers les rayons du soleil, la pluie s'était mise à tomber. 

jeudi 2 août 2012

"Rien qu'un moment du passé ? Beaucoup plus, peut-être; quelque chose qui commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu'eux deux."*

Mais, tout en mangeant, tournons une à une ces scènes de notre vie comme les enfants tournent les feuilles de leurs livres d'images, et leur bonne dit, en leur montrant du doigt quelque chose : "ça, c'est une vache. Et ça, c'est un bateau." Tournons les pages, et, pour votre amusement, j'ajouterai un commentaire dans les marges.
Virginia Woolf. Les vagues.
*Marcel Proust. Le temps retrouvé.
Nous étions retournés sur l'île de nos origines et, cette fois, c'était en bateau.
Assise à l'arrière, dans le bruit du moteur, j'avais empli mes poches des polaroïds que je prenais en rafale, sans leur laisser le temps d'apparaître.

Un autre jour, c'est entre les pages de mon carnet que je les avais glissés car la rue était trop froide, les couleurs n'y seraient pas montées.
L'un d'entre eux avait échappé à mon inventaire du soir. Je l'avais retrouvé quelques semaines après
,comme une fleur que j'aurais mise à sécher. 
L'instantané était devenu un différé.

jeudi 19 avril 2012

GARDER LA CHAMBRE

si on dressait la liste de tout ce qu'on pourrait/de tout ce qu'on aurait pu
être
,elle serait longue mais pas infinie.
Je n'ai, par exemple, aucun talent
pour être une belle au bois dormant. 


mercredi 18 avril 2012

3 instantanés

on ne les voyait pas bien, HIER

dimanche 25 mars 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

YOYOGI
Les jours bleus, elles ont rendez-vous à Yoyogi et, traversant la forêt coassante du temple Meiji, elles marchent jusqu'au parc. 
Elles choisissent avec soin l'arbre à l'ombre duquel elles épuiseront leurs désirs de paresse. 
Sur l'herbe que les pluies de la précédente saison ont rendu verte et grasse, elles étendent leurs nattes. 
La matinée suffit à peine à raconter leur semaine, décoder leurs rêves, rire de leurs travers, sonder leurs coeurs amoureux. 
Parfois seulement, elles tournent la tête, appuient mollement leur menton sur un coude et observent la prise de vue à l'autre bout de la prairie : les mannequins en costumes rayés, robes à fleurs et chapeaux, précédés d'un couple de chiens bien dressés qui prennent la pose sans se lasser. 
Des bribes de musique leur parviennent quand les corbeaux le permettent. Violon, trompette, saxophone... Les répétitions sont parfois dignes d'un concert payant. 
A midi, les enfants viennent s'ébattre joyeusement puis se calment le temps de vider du bout de leurs baguettes les boîtes-repas que leurs mères ont ouvertes. 
Elles aussi, elles dénouent les étoffes qui enferment leur déjeuner. Le thé est vert et frais dans le thermos, les boulettes de riz fourrées aux oeufs de poisson, au saumon ou à la prune amère. Leur salade est aux algues et aux graines de sésame. 
L'après-midi, elles tournent quelques pages des livres sans lesquels elles ne sortent jamais. Et si elles sont assez immobiles, il arrive qu'un papillon s'y pose. Ou une libellule. 
C'est l'heure où des couples de tous les âges s'enroulent côte à côte dans des plaids et vivent ensemble dans leur sommeil. 
L'heure où des jeunes gens, en bandes désordonnées, viennent répéter une pièce de théâtre, une chorégraphie, viennent lancer des freesbee colorés ou jouer à 1, 2, 3 soleil, font s'envoler des bulles de savon dans la lumière dorée, renouent avec le jeune âge qu'ils ont du  mal à quitter. 
L'heure où les mères endorment l'enfant tandis que les pères courent après un ballon en compagnie de l'aîné.
C'est l'heure où les amis, que leur date d'anniversaire réunit, débouchent une bouteille de vin, remplissent les verres d'alcool d'Okinawa. 

Il n'est pas encore temps de penser au retour, elles peuvent vivre comme si ce jour allait durer toujours, comme si la vie était lente et longue, si longue.

jeudi 22 mars 2012

Manger : verbe transitif. Synonymes : absorber, avaler, bâfrer, becqueter, bouffer, boulotter, casser la croûte, casser la graine, consommer, croquer, dévorer, grignoter, ingérer, ingurgiter, s'alimenter, savourer, se nourrir, se repaître, se restaurer.

Quel est votre premier souvenir de nourriture, le premier plat que vous vous souvenez avoir vu, sinon mangé ? Eh bien, moi, je me souviens en tout premier lieu des petits déjeuners de mon enfance à San Francisco, au début des années 1880 : des céréales avec du sucre et de la crème, de la semoule de maïs à la mélasse et du fécule au miel.
Le livre de cuisine d'Alice Toklas.
Ouvrir un livre de cuisine à l'heure du thé me conduit jusqu'à la nuit tombée.
Alors, je peux le refermer et me passer de manger car je suis rassasiée.
Nous on aime ce qui est sucré, comme les bébés, on n'aime pas les gros morceaux de fromage, ou le pain dur, non, on aime bien tout ce qui est mou et moelleux, le pain spongieux, la crème glacée, la mousse au chocolat, la purée mousseline, les pommes de terre bien cuites, les confitures, le beurre de cacahuètes. A part un tout petit peu la viande, on n'a jamais l'occasion de mâcher. Et alors, qui ça dérange ? dit Jo. Oui mais à force de manger du mou, les types deviennent mous, dit Peter. Nous, on est mous ? dit Willie. Tu ne trouves pas ? dit Peter. Peut-être bien, dit Willie. Très mous ? dit Jo. Trop mous, dit Ed.
Gertrude Stein. Brewsie & Willie.

dimanche 18 mars 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

HARAJUKU
A la gare, ils prennent la sortie Omotesando, ils descendent l'immense avenue, ils rejoignent le dédale des petites rues. 

Ils se laissent dériver au gré de leur après-midi sans projet, entrent et sortent des boutiques, photographient des détails, commentent les motifs des tee-shirts, regardent les vitrines des coiffeurs, montent dans les étages des galeries, font une pause en terrasse au yellow café. 

Il boit un cappuccino, elle boit un thé glacé. La saison est douce et dore la peau de leurs avant-bras. Ils pourraient rester longtemps encore : ils ont tant à se dire. 

Plus tard, la lumière décline et nimbe la ville d'or et de mélancolie. Ils s'arrêtent devant la boîte aux lettres qu'il reconnaît. Sur la photo, il l'avait aimée. Dans la réalité, il aimerait y écrire son nom. 

C'est l'été quand elle retourne à Omotesando. La chaleur est gorgée d'humidité et elle préfère la salle climatisée plutôt que la terrasse du café. Son livre ne la console pas de leur conversation et, sans lui, sa pause est écourtée. 
Elle cherche en vain la boîte aux lettres : l'adresse qu'il aurait aimé habiter a disparu. 
Une maison neuve, déjà, la remplace. 

Tokyo est un immense palimpseste où les souvenirs ressemblent à des rêves.

dimanche 11 mars 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

SHIBUYA
Elle tente de l'imaginer petit garçon Tokyoïte, courant du haut de ses cinq ans sur la terrasse du café au bord du canal. 

Un jour il fait nuit quand il arrive chez elle. Le vin dans le verre est rouge et chilien. Plus tard il s'endort dans le fauteuil. Les chats et les insectes dorment aussi. Pourtant, elle ne se sent pas seule. 

Elle sait, quand il dessine les mots qu'elle lui demande, qu'ils ne peuvent pas avoir la même vision du monde. Que rien dans la langue de l'un ne trouve d'exact équivalent dans celle de l'autre. Elle apprend l'approximation. Elle apprend à ne pas tout mettre en mots. Elle apprend à se taire. 

Il lui montre les réunions qui se succèdent dans les pages de son agenda. Il explique les désaccords, les prises à parti des directeurs, l'obligation des soirées aux boissons abondantes. 

Ils ont le même âge. Il dit qu'il paraît plus jeune. Elle le lui laisse croire. 

Au lycée, un fan-club s'était constitué autour de lui. Dont tous les membres étaient des filles. 
Et maintenant ?! 
Plus maintenant ! 

Il n'aime pas sa vie. Il voudrait en changer. Il n'a pas le temps de vivre. Il doit choisir entre vivre et dormir. 

Ils se donnent rendez-vous à Shibuya, près de la statue du chien Hachiko où des centaines de personnes s'attendent aussi. Tu es où ? Leurs voix parmi les autres, dans tous les téléphones, dans toutes les langues. 

Ils n'ont pas vu leur famille depuis dix-huit mois. Dix mille kilomètres la séparent de la sienne. Deux heures de train l'éloignent de sa ville natale.

De Shibuya, elle photographie ce que, sans elle, il ne voit pas. Rouille. Graffitis. Détritus. Il s'éloigne de quelques pas, fait comme s'il ne la connaissait pas. 

Ils traversent le carrefour immense. Ils sont dans la foule anonyme et compacte. Sur les photos des touristes. Corps parmi les corps.

A l'issue de leurs rendez-vous, elle le regarde s'éloigner. Il porte un costume et ses dossiers à bout de bras ou bien un jean et des gants de boxe dans son sac. 

Elle a l'impression que, dans tous les cas, c'est vers un ring qu'il va.

dimanche 4 mars 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

EBISU
C'est une habitude, à présent : d'avoir l'impression d'être dans la salle à manger du cuisinier quand elle va au restaurant. 
Elle aime les gestes précis du maître sushis quand il attrape dans la vitrine les filets à la demande, passe sa lame dans la chair tendre, berce le morceau de poisson avant de le déposer doucement sur le petit lit de riz. 
Elle aime quand le chef du restaurant italien tranche rapidement les légumes frais qu'il fait ensuite sauter au wok, dans les flammes intenses, avant de les déposer dans l'assiette de spaghettis qu'il lui tend. 
Elle aime le cercle de pâte parfait qu'étale sur la crêpière l'employée du café avant de fourrer les galettes de fromage et de poivrons rouges en ayant l'air de penser à autre chose.

C'est au restaurant de tofu d'Ebisu, assise à la grande table en marbre face à l'atelier de fabrication qu'elle se dit qu'elle pourrait passer ses journées de repos à regarder les autres travailler. 
Elle observe la cuisinière et lui envie sa concentration détachée, son savoir-faire décontracté, ses gestes tranquillement précis et assurés. 
Cuisiniers, pâtissiers, ils travaillent tous en public mais rien ne trouble leur rythme mesuré et leur sérénité, comme si les vitres étaient sans tain. 
Après avoir vérifié la température du bain marie des crèmes au tofu, après avoir allumé le four pour la cuisson d'une autre préparation, la jeune femme ouvre un paquet de raisins secs.

 Soudain, elle la voit en porter une poignée à sa bouche, en douce.

dimanche 26 février 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

MEGURO
A la fin de la soirée, après avoir quitté les autres, ils marchent tous les deux le long de la voie ferrée. 
Le froid sec lui mordille les doigts et les joues après la chaleur du bar et de l'alcool. 
Il n'a pas beaucoup bu. Demain, il doit se lever tôt. Un jour sur deux, il travaille au zoo. Il leur a parlé de koalas. 
Les koalas, il aimerait... Les serrer dans ses bras ? Oui, c'est ça, J'aimerais serrer un koala dans mes bras
Sur le quai, son train est annoncé. Quant à elle, elle doit attendre trois minutes de plus. 
Elle piétine sur place. Le vent est cruel. Elle pense aux banquettes du train, à ses banquettes chauffées. 
Il parle sans la regarder. L'amour c'est difficile. Elle l'entend à peine. L'amour c'est difficile ? Oui. Car il aime sans réussir à lui dire la fille qui a les clefs de la cage des koalas. 
Il réajuste son masque sur le bas de son visage. Ses yeux ne sourient pas. Lorsque les portes se ferment, il lève la main vers elle. Le train l'emporte. Il n'est plus là. 

Au café où elles ont rendez-vous, elle arrive toujours la première. Ses ongles sont vernis, assortis à la couleur de son cardigan et ils sont souvent roses. 
Eté comme hiver, elle ne porte jamais de pantalons et ses chaussures ont des talons. 
Elle commande toujours un cappuccino, essuie la moustache de lait qui s'y est déposée et repeint ses lèvres. 
Dans sa bouche, l'amour ressemble à un met exotique. 
C'est bien quand on a quelqu'un à qui penser, hein ? Elle n'attend pas de réponse. En piquant sur sa fourchette une bouchée de son gâteau au chocolat, elle sourit, tranquillement. 

Elle la regarde dans le miroir et se contente de lui dire Faites ce que vous voulez
Elle regarde ses mains et son sourire. Elle regarde les ciseaux lui obéir. 
Elle l'écoute aussi. 
Elle dit qu'elle n'a pas de temps libre, qu'elle n'a le temps de rien mais que ce métier lui plait. Elle dit qu'elle espère que mardi il fera beau car elle n'a qu'un jour de repos. Elle ira à la rivière, profiter des cerisiers en fleurs et rejoindra des amis pour manger de la viande grillée. 
 Sa coiffeuse s'appelle Amour et elle espère qu'un jour, elle aura le temps d'être amoureuse. 

dimanche 19 février 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

GOTANDA
Ajoutées les unes aux autres, elles finissent par former un collier terne et monotone, ces journées atones qu'on vit sans y prendre garde. 

Dans la voiture 7, elle ne peut plus bouger. Des cheveux effleurent son visage, elle peut à peine respirer. 
A chaque gare, ils sont toujours plus nombreux encore, plus serrés encore, écrasés les uns contre les autres. 

Et pourtant, elle ne leur en veut pas, elle n'en veut pas à ceux qui retardent les trains, elle ne leur en veut pas de se jeter sur la voie un lundi matin, de ne plus avoir le courage d'attendre le soir pour savoir si quelque chose d'autre peut advenir. 

Sur le quai numéro 2, ils sont quelques centaines à se diriger en file vers la sortie. Et on pourrait croire à un cortège funéraire.

Ce lundi est gris et sans espoir particulier mais, pour ne pas oublier le suicidé de la matinée, elle se promet de ne rien vivre par inadvertance.

dimanche 12 février 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

OSAKI
Le matin, réveillée tôt par la lumière du jour, elle sort marcher. 

Elle n'est jamais ni la première ni la seule dans les rues. Mais comment saisir l'instant du réveil d'une ville qui ne dort jamais tout à fait ?

Elle croise les petits chiens et leurs maîtres à l'heure de la première promenade, les corbeaux arrogants que sa présence n'empêche pas de dévaster les poubelles, les chats peu bavards, les ouvriers assis près du distributeur. Elle dépasse le square que les vieilles personnes balaient avec soin avant leur quotidienne partie de croquet ainsi que l'homme qui, devant chez lui, arrose ses fleurs et ses bonzais. 

Elle tourne à gauche, évite les impasses, invente un nouveau parcours. 

Elles se comptent par milliers, ces ruelles minuscules qui font de Tokyo un immense village fleuri. Qui peut être sûr d'en avoir épuisé les possibilités ?

Elle connaît l'adresse du marchand de tofu sur le chemin du cimetière de Komagome et les horaires de promenade de la tortue domestique le long de la rivière. Elle a déjà bu un thé glacé dans la minuscule galerie de Yanaka, elle s'arrête parfois dans les squares que l'effervescence de la ville, tout autour, indiffère. Elle sait chez quel marchand de riz trouver les meilleurs onigiris... 

A la question Connaissez-vous bien Tokyo ?, elle répondrait sans doute Oui
Et, pourtant, jamais encore elle n'est descendue à la gare d'Osaki.

dimanche 5 février 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

SHINAGAWA


Le nombre d'habitants n'exclue pas le hasard et dans le matin sec de l'hiver, sur le trottoir encore calme de Shinjuku, elle n'est pas si surprise d'entendre son prénom. 
Devant le studio Alta, ils déroulent la dizaine de mois qui les a séparés, elle ne les trouve pas changés. 

Ils disent la maison dans le sud, les cours de tennis du garçon, les surprises de la nouvelle année scolaire, l'abandon de la télévision. 
Ils échangent des nouvelles de l'amie : son histoire d'amour, son récent voyage en Chine, son prochain livre. 
Et de l'ami : son histoire d'amour, son récent voyage au Cambodge, son travail. 

Cette rencontre, c'est son passé qui défile, cette année-là où tout était découverte, tout était pour la première fois, où ils lui expliquaient ce que de la langue, de la vie, elle ne comprenait pas. 
Ensemble, ils ont pêché dans une forêt rougie par l'automne. Ils sont allés au temple, célébrer l'année nouvelle. Ils ont mangé les sushis qu'elle a appris à cuisiner. Ils ont pris des voies rapides et suspendues la nuit. Ils ont acheté du poisson au marché. 

Ils demandent Et toi, et après et pour combien de temps ?
Mais quelqu'un sait-il répondre avec aplomb à ces questions ?
L'avenir n'est-il pas incertain pour chacun ?

Ils doivent y aller : ils ont rendez-vous dans un restaurant de tempura. 
Elle aussi est pressée. La deuxième rencontre de la journée ne sera pas fortuite. Sur son agenda, elle a noté : 11H30 Shinagawa. 

Malgré toutes ses incertitudes, elle a le sentiment de savoir où elle va, le sentiment de tracer droit.

dimanche 29 janvier 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

HAMAMATSUCHÔ
Il lui arrive de retrouver, glissées entre les pages de ses livres, une photo du chat gris, une carte à l'écriture aimée, la feuille d'un arbre. Des traces de son passé qui la rendent fragile. 

Ils sont debout et serrés. Tous, ils ont un livre à la main. Elle sort également le sien, se joint à cette communauté improvisée. 

Que lisent-ils ? Anaïs Nin ? Nabokov ? Taichi Yamada ?
Ensemble dans ce train, ils sont tous dans un monde différent.

Le facteur est ponctuel, il passe à l'heure du thé. A la nuit tombée, elle glisse sa lettre dans son sac puis en déchire l'enveloppe dans le wagon peuplé. En toute intimité. 

A chaque arrêt, les portes s'ouvrent et charrient la chaleur et les cigales de l'été. La climatisation est bienfaisante. Le reste de sa journée peut attendre : à Hamamatsuchô, elle décide de ne pas encore descendre, de poursuivre sa lecture. 

Les conversations avoisinantes, la voix mécanique qui souhaite la bienvenue et annonce la gare suivante... Rien ne la distrait de son livre qui, seul, parle sa langue. 

Elle regarde avec envie son voisin dont le sac volumineux porte le nom d'une librairie de neuf étages. 

Elle hésite parfois : dorment-ils ? Lisent-ils ? 
Quand le sens de leur lecture est vertical, le mouvement de leurs yeux ne permet pas le doute. 

Les publicités tapissent les parois en plus de défiler sur l'écran de télévision au-dessus de la porte du wagon. Autant d'images qui ne la touchent pas, autant de mots qu'elle ne comprend pas. Elle voyage en analphabète. 

Le recueil de mangas déposé sur le porte-bagages est à disposition des voyageurs. Ecorné, abîmé, on ne peut dénombrer ses lecteurs. 

Souvent, ce sont des femmes. Elles sont plongées dans les pages d'une partition comme dans celles d'un roman passionnant. Elle pense Encore une langue que j'ignore

L'action se situe à Ikebukuro en hiver. Le narrateur rend grâce aux filles qui, malgré le froid, ne portent pas de collants sous leurs mini-jupes. 
A la hauteur des yeux qu'elle lève : des cuisses nues. 
Son train est en direction d'Ikebukuro. 
Elle a souvent l'impression de vivre dans une fiction.

dimanche 22 janvier 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

TAMACHI
C'est à Tamachi que le ciel, soudain, se déleste des nuages et que sa teinte d'aquarelle lui donne des envies d'arbres et d'eau. 
Alors, elle quitte les rails de son emploi du temps et va s'installer face à l'étang. 

Il s'assied sur le même banc, prend quelques photos et quelques notes, dans son carnet. Et saisit un prétexte, n'importe quel prétexte, pour lui parler. 
Il travaille dans une entreprise d'électronique et pendant ses loisirs, il aime dessiner. Peindre et marcher aussi. 
Leur conversation est aléatoire : son imagination comble les lacunes de sa compréhension. 
Puis ils se taisent et ce silence qu'ils partagent est plus intense que leurs mots. Ils regardent l'étang, les canards, se sourient de temps en temps. Ils sont ensemble. 

Avant de se lever, avant de la quitter, il sort son carnet, esquisse une montagne, un lac, le portail d'un temple. Il applique son sceau, en bas à droite, lui tend le dessin. C'est l'endroit qu'il préfère au Japon. 

Parfois, quand elle ouvre son agenda, elle y voit la feuille déchirée, le temple d'Hakone.

dimanche 15 janvier 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.

SHIMBASHI
Puis plus tard, à peine un peu plus tard, avant même le lever du soleil, il dit déjà Tu te souviens. 
Il dit Tu te souviens et il retrace leur marche tranquille dans la nuit et les rues de Ginza. 
Il dit les enseignes immenses mais aussi les adresses minuscules, la foule joyeuse du vendredi soir, l'ivresse proche, le souffle humide de l'été naissant, l'ambiance de fête, les yeux qu'elle lui fait lever pour voir ce qui se passe aussi dans les étages.
Il dit leurs pas qui s'accordent si facilement comme si depuis toujours ils marchaient côte à côte dans la ville.
Il dit le voyage vers la plage, au départ de Shimbashi, le nom de l'île, Lay your head in my arms, la chanson dans le casque, la nuit claire, cette nuit qu'il n'avait pas osé rêver. 
Elle l'écoute et elle sourit. Elle regarde la baie illuminée, elle pose son verre de vin sur le sable, entre deux gorgées. 

Elle l'écoute et elle sait que la nuit n'est pas finie. Que leur histoire commence ici. Et qu'elle sera longue.

dimanche 8 janvier 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.
YURAKUCHO
Elle aurait aimé qu'il fasse encore jour lors de leur première rencontre. 
Mais un vendredi de juin à 19 heures, c'est presque la nuit. 
Elle dépose le sac à ses pieds. Les verres s'entrechoquent. Le vin sera de Loire, il l'a promis. 

Elle est en retard. Un peu en retard. 
Elle s'en veut. Elle s'en veut un peu. 

Elle pense Plus rien ne sera comme avant. C'est un cliché. Elle le sait. Elle ne peut pas penser autrement.

Dans son journal, elle voudrait garder une trace de ces moments irréversibles, de ce premier voyage vers lui. L'encre est verte. Qu'il reste quelque chose, tout de même, de ce jour, dans ces pages ! Mais il est difficile de mettre en mots la confusion.

Il la prie de l'excuser. Il dit que ce n'est pas poli : ni de regarder ni de l'interrompre. Mais il aime son écriture.
Elle se tourne vers lui. Il est élégant, bien coiffé, bien habillé. Elle ne sait pas l'âge des gens. Cinquante ans ? Cinquante-cinq ans ? Ce n'est jamais très important. 
Il est drôle, il est curieux. Il l'interroge en anglais. Elle répond en japonais. Elle n'a aucun mérite : ce sont toujours les mêmes questions, c'est comme réciter une leçon. 
Il est charmant. Elle lui sourit. C'est un bon moment. Il ne se doute pas qu'elle n'oubliera jamais leur conversation. 

A Tokyo, il se lève et, avant de descendre Méfiez-vous des hommes Japonais ! Elle agite la main en riant. 

Deux minutes la séparent de son arrêt. Elle regarde autour d'elle. Il y a du monde dans le wagon. Elle est heureuse. Personne ne le sait. 
Personne ne sait qu'elle va rejoindre un homme qu'elle s'apprête à aimer.

dimanche 1 janvier 2012

La vie voyageuse (en Yamanote)

 La ligne Yamanote (山手線) est une ligne ferroviaire circulaire qui délimite officieusement le centre de Tokyo. Elle comporte 29 stations et le temps de parcours total est d'environ une heure. Ses trains sont de couleur acier avec des bandes vertes. Chaque jour, une moyenne de 3,55 millions de passagers empruntent la ligne Yamanote. Les trains circulent de 4h30 du matin à 1h20 avec une cadence d'un train toutes les deux minutes aux heures de pointes. Une boucle complète nécessite entre 58 et 59 minutes.
 
TOKYO
Il y a celle qui pense que son pantalon ne la met pas en valeur.
Il y a celle qui a failli manquer son train parce qu'elle a changé trois fois de paire de boucles d'oreilles avant de se décider. 
Il y a celui à qui les chaussures blessent les pieds. 
Il y a celle qui pense que sa mère avait l'air triste et distraite quand elle lui a dit au-revoir ce matin. 
Il y a ceux que font rêver les possibilités de voyages évoquées sur les affiches.
Il y celle qui se sent jolie aujourd'hui et qui espère que quelqu'un le remarquera. 
Il y a celui qui continue sa partie sur sa PSP en marchant. 
Il y a celui qui sait que, dans quelques semaines, il connaîtra par coeur ce trajet vers l'hôpital qu'il effectue pour la première fois. 
Il y a celui qui écrit un mail à son frère dont c'est l'anniversaire. 
Il y a celle qui vient d'entamer un régime et qui pense que les effluves de pains au chocolat sont cruelles même si elles ne sont pas naturelles. 
Il y a celui qui espère rentrer avant la fermeture du pressing. 
Il y a celle qui achète trois choux à la crème. 
Et celui qui dit Saumon et thon à la vendeuse d'onigiris. 
Il y a celles qui portent le même uniforme et se retrouvent en riant. 
Il y a celui qui n'a toujours pas assez dormi, qui n'a jamais assez dormi.
Il y a ceux que les informations inquiètent. 
Il y a celle qui espère attraper sa correspondance et qui aimerait avancer plus vite. 
Il y a celui qui doit aller chez le coiffeur. 
Il y a celle qui pense que son père exagère. 
Il y a celle qui aimerait que quelque chose -mais quoi ?- l'empêche d'aller travailler. 
Il y a celui qui croit avoir oublié tous les mots de vocabulaire qu'il a passé la soirée à mémoriser. 
Il y a ceux qui pensent que c'est une belle journée pour partir en excursion et qui suivent celle qui connaît l'itinéraire. 
Il y a celui qui serre la main de la petite fille en uniforme et essaie de ne pas marcher trop vite. 
Il y a celui qui ne pense déjà plus à ce qu'il a lu dans le journal. 
Il y a celui que sa mère appellera ce soir, comme tous les soirs. 
Il y a celle qui espère que l'homme du bureau 162 lui sourira. 
Il y a ceux dont la valise pèse, au bout du bras et qui commencent à sentir les effets du décalage horaire mais qui ont hâte d'être dans la ville, pour la première fois. 
 
7H55. Dans la gare de Tokyo, ils sont des milliers à la croiser sans la voir.