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dimanche 26 décembre 2010

Un amour débutant (la fin d'un roman-photo épistolaire)

Suzanne soupire.
Depuis quand n'a-t-il pas fait aussi chaud ?
Elle repense au premier été de Jean-Loup, un été qu'il avait passé dénudé.
Et, tout le long de la séance chez le photographe, elle l'avait éventé.
Sans réfléchir, elle se saisit du courrier du matin et l'agite mollement devant son visage.
Une lettre de Robert. Ah Robert ! Il répond si promptement lorsqu'elle lui écrit qu'elle doit espacer ses missives.
Elle ne se souvient pas bien comment a débuté cette correspondance.
Jeune mariée, elle ne s'était pas inquiétée en donnant son adresse au danseur doué qui l'avait accaparée cette soirée-là...
Dix ans déjà qu'il lui écrit régulièrement sans lui reprocher les périodes de silence qu'elle lui fait vivre. Elle prétexte sa vie domestique. La vérité est qu'elle l'oublie.
Le remarquerais-je si demain je le croisais dans la rue ?
Elle rangera sa lettre tout à l'heure et notera dans son agenda une date à laquelle lui écrire à nouveau. Dans quelques semaines.
Distraitement, elle regarde l'enveloppe, l'écriture masculine sans grande personnalité.
Elle rangera la lettre, oui. Dans son coffret de correspondance fermé à clef. Pourtant, il ne cache rien de secret. Plusieurs fois, déjà, elle a pensé jeter ces papiers que le temps a jauni.
Jeter ou brûler ?
Encore une fois, Suzanne soupire.
Elle se lève, abandonnant les mots de Robert sur la table.
Plusieurs fois, oui, elle a pensé jeter tout cela. Mais elle s'est toujours ravisée.
Devenue âgée,  peut-être aura-t-elle plaisir à relire son courrier : les lettres dévouées de Robert ou, plus anciennes, celles de René-Pierre.
Devenue âgée, peut-être lui sera-t-il nécessaire de se souvenir qu'elle a été aimée.
Ma chère Suzy,
Je ne sais comment vous remercier de la lettre que vous venez de m'adresser, elle a d'autant plus de valeur à mes yeux que je sais combien cela vous est difficile d'écrire. Donc un immense merci, ma chère Suzy, pour ce petit mot tout simple et qui pourtant me rend si heureux ! Peut-être allez-vous dire qu'il suffit de peu de choses pour me rendre heureux... Mais pour moi, votre lettre n'est pas considérée comme "peu de choses" car elles sont si rares, elles n'en ont donc que plus de prix. Ensuite, votre lettre est pour moi un rayon de lumière  parmi les heures difficiles que je traverse actuellement... Je vous en ai touché un mot la dernière fois, depuis la situation est restée sensiblement la même.
Comme c'est gentil de votre part de me donner de vos nouvelles, et combien votre grande amitié m'apporte joie et réconfort. Je regrette d'habiter si loin de vous, ce qui ne me permet pas de venir vous voir aussi souvent que je le désire, surtout ces derniers temps...
Je crois qu'après votre retour, nous aurons un peu plus l'occasion de nous voir, car je viens d'obtenir un permis de circuler pour ma Ford (après 8 demandes...). Je cherche des pneus car les miens ont été réquisitionnés il y a trois mois. Donc ayant une voiture, j'aurai ainsi plus grande liberté de venir à Lille.
Comme un gros égoïste, je vous parle toujours de moi, il est vrai que vous m'avez demandé ce que je devenais ! Je suis ravi de vous savoir en vacances, loin de tous vos ennuis domestiques (nous avons tous nos ennuis...) et Dieu sait si vous en avez eu !!! Profitez largement, brunissez et devenez belle... Pour cela je vous souhaite temps idéal et bon ravitaillement.
Vous me demandez ce que je compte faire pendant les vacances. Comme il est à peu près impossible d'aller à la mer, nous avons trouvé avec un ménage-ami, d'aller passer le mois d'août à la campagne, à 45 km d'ici. Ma femme et mes enfants y sont déjà depuis 8 jours, le ravitaillement est relativement bon, quant à la campagne, elle est très jolie... Bois, prairies, rivière, collines, excursions en vélo dans les environs, etc... avec possibilité de prévoir des sources de ravitaillement pour l'hiver.
Jusqu'à présent, je n'ai pas encore eu le temps de lire les livres que vous m'avez prêtés, maintenant que je suis seul jusqu'au début d'août, je vais dévorer un livre chaque soir... J'en ai bien une douzaine à lire, ce sera tout juste.
Il y a un mois environ nous avons été passer quelques jours à Paris, nous en vaons profité pour y voir deux pièces que j'ai beaucoup appréciées. Tout d'abord "les Gueux du Paradis" à la Comédie des Champs Elysées, ensuite "Vient de paraître" au théâtre de la Michodière.
Comme Paris est peu intéressant pour le moment ... Chambres réquisitionnées... Restaurants fermés ou n'ayant rien à donner... Des troupes en masse... etc... etc... Je n'y retournerai certainement pas avant octobre-novembre !
Et votre projet de petit appartement ! Toujours aussi difficile à trouver ! Pauvre Suzy... un jour vous serez récompensée, soyez-en persuadée !
Figurez-vous que nous avons été danser au bal populaire, en plein air, dans un petit village près de Fruges... Un siècle de retard sur les villes... Mais combien c'est pittoresque et amusant. Quand danserons-nous ensemble ? La dernière fois c'était en novembre 1935.. ou quelque chose comme cela ! Comme c'est loin... espérons qu'un jour, un heureux hasard nous permettra de faire quelques danses ensemble.
Je vous raconte un tas de choses qui vous sembleront bien peu intéressantes peut-être ! Excusez-moi le style décousu...
Encore un immense merci pour le rayon de soleil de ce matin, puisse-t-il y en avoir souvent de semblables.
A bientôt j'espère le grand plaisir de vous revoir et en attendant, je vous dis très affectueusement et très amicalement... merci... et à très bientôt.
(Lettre de Robert à Suzanne. Le 16 juillet 1945)

dimanche 19 décembre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 12

Vous m'auriez vue ! 
Son rire avait secoué la tasse pleine qu'elle avait en main lorsque Suzanne avait évoqué la première fois qu'elle était allée à la mer.
Et ce rire, René-Pierre aurait voulu l'embrasser. 
Il relit la dernière lettre qu'il a reçue, qu'il a déjà usée. 
Il connaît par coeur tous les mots de tous les courriers, ces mots attendus, ces mots chéris. Il se les redit, il se les répète et, dans les moments de doute, ils sont un baume sur son âme. 
Puis il replie le courrier.
Le papier est doux tellement il l'a caressé. 
Comme il caresserait la peau de Suzanne, à l'intérieur de ses poignets. 
"Vous m'avez écrit précédemment des lettres si affectueuses, chérie, qu'en les lisant il m'était difficile de ne pas croire que vous aviez pour moi un peu plus que de l'amitié, ce qui est très agréable ! Tout d'un coup, vous déclarez que l'amitié est plus douce que l'amour, et que vous aurez pour votre mari beaucoup de sympathie; il est vrai que l'amitié est plus douce, plus reposante que l'amour, mais je vous avoue que je vois difficilement entre mari et femme des relations d'amitié; ne serait-ce que par leur côté sensuel, ces relations diffèrent forcément de l'amitié toute morale. En outre, vous pouvez parfaitement avoir en même temps plusieurs grandes amitiés, ce serait très dangereux pour votre mari ! -Non, il y a quelque chose de plus, Suzanne, que vous ne semblez pas vouloir vous résoudre à reconnaître; je n'irai pas vous dire que vous n'avez pas d'expérience (ce que j'ignore), ni que vous n'avez jamais aimé; je me demande simplement si vous ne vous trompez pas vous-même, de bonne foi. Vous m'avez dit parfois "je vous considère comme un véritable ami, l'amitié est plus douce que l'amour" mais vous m'avez dit aussi : "c'est fatigant d'aimer quelqu'un, je voudrais que vous m'embrassiez"... et, bien souvent, vous m'avez parlé de votre cafard lorsque vous ne receviez rien de moi; l'amitié, vous le dites vous-même, n'a pas de ces inquiétudes, et elle ne connaît pas la véritable souffrance que peut causer l'absence d'un être. Alors, sweetie, ne vous contredisez-vous pas ? Ces variations me déroutent un peu, et il y a des moments où je me demande si je ne me trompe pas lorsque je pense que je suis pour vous plus qu'un autre; lorsque je vous demande de me définir exactement vos sentiments pour moi, vous me dite "vous êtes un véritable ami en qui j'ai pleine confiance"; dans votre lettre suivante, sans que je vous demande rien, vous me dites : "chéri, je voudrais beaucoup vous revoir, j'ai le cafard..."; est-ce cela le langage de l'amitié ? pour ma part, je vous ai dit ou fait comprendre bien des fois que je vous aimais; toutes mes lettres doivent être nettes à ce sujet : vous ne m'avez jamais rien dit de précis, que certaines phrases qu'il me semblait possible d'interpréter dans le sens de l'amour; mais une phrase ensuite venait détruire cette interrogation. Pourtant ne m'avez-vous pas dit, aussi "Je veux être pour vous plus qu'une amie" ?
Je voudrais beaucoup être fixé sur ce point. Je voudrais donc que vous me répondiez, une fois pour toutes, et absolument franchement, à cette question : est-ce de l'amitié que vous avez pour moi, ou autre chose ? Répondez-moi franchement, car vraiment, dans le premier des cas, je ne pense pas qu'il serait très utile de continuer cette correspondance. 
Ne m'en veuillez pas de vous dire tout cela, Suzanne; vous comprenez bien que ce doute ne peut que m'être pénible et que je désire le voir se dissiper au plus tôt. Je vous dis tout ce que je pense, en bien comme en mal; peut-être cette lettre vous fera-t-elle un peu de peine; d'avance je vous en demande pardon, mais je voudrais tellement que tout soit net entre nous. 
La pleine confiance est rare, en amour, et peut être fragile, mais, lorsqu'elle existe, ne fait-elle pas de l'amour un sentiment beaucoup plus doux que l'amitié ? C'est peut-être ce qui fait généralement la supériorité de celle-ci : l'amitié renferme toujours la confiance; elle est souvent exclue de l'amour, et lorsque ce qui le compose se perd (habitudes, communauté de vues, sensualité), il ne reste plus rien parce que la confiance est à la base de tout et qu'elle manque. Mais lorsqu'elle est là, chérie ? Alors l'amitié peut paraître une chose bien incomplète, et si l'on me donnait plus tard à choisir entre le meilleur des amis et une femme que j'aimerais vraiment, je laisserais partir mon ami sans hésiter. 
En somme, vous confondez l'amour et l'amitié, alors que je les distingue nettement. 
Maintenant, Suzanne, je laisse de côté toutes ces controverses, qu'il est si long d'exposer par écrit ! 
Je comprends parfaitement cette distinction que vous faites entre les choses de l'esprit et celles du coeur; je suis moi-même ainsi, et j'ai une extrême difficulté à parler des secondes (sauf à vous). 
Je dois m'arrêter, chérie, car le temps passe. 
Avant de vous quitter, je voudrais vous demander pour cette lettre un peu plus d'indulgence que pour les autres; je vous y parle de choses que vous ne pensez peut-être même pas pouvoir m'inquiéter. Peut-être, dans votre prochaine lettre, si vous m'avez écrit avant de recevoir celle-ci, trouverai-je ces phrases rassurantes et douces qui me feront regretter d'avoir écrit tout cela. 
Ce que je trouve inquiétant, peut-être le trouverez-vous naturel; on peut avoir d'une lettre une interprétation entièrement fausse. 
Quoiqu'il en soit, je préfère vous avoir tout dit, même si je dois reconnaître que suis très bête; et je le souhaite ardemment, vous savez. 
Je vous embrasse, ma chérie, et il me semble, en le faisant, que je vous entends me dire beaucoup de choses rassurantes et tendres qui me font oublier mon cafard. "
(Lettre de René-Pierre à Suzanne. Le 6 septembre 1932)

dimanche 12 décembre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 11

Enfants, René-Pierre et son frère échangeaient des grimaces, levaient les yeux au ciel, réprimaient à peine leurs protestations. La rituelle visite chez Tante Léopoldine était le seul nuage de leurs vacances à Biarritz.
L'appartement sombre au parfum de renfermé, la joue sèche qu'il fallait embrasser, la peau du lait figée sur le chocolat chaud qu'on leur servait en plein été, la conversation languissante qu'il fallait supporter en silence, l'immobilité à laquelle on les obligeait... Rien n'atténuait la corvée de leur présence dans le salon de cette vieille dame.
Elle n'est même pas de notre famille, avait tenté d'argumenter René-Pierre une année.
Certains liens sont plus forts encore avait répliqué sa mère.
Ses deux fils avaient déjà vu la mauvaise photo qu'elle conservait si précieusement, cette scène de plage qui contenait sans doute l'explication de cette relation, qui justifiait leurs visites. Mais ils ne se risquaient pas à réclamer le récit d'une histoire que tout le monde taisait.
Au moins, si elle savait qu'on déteste boire du chocolat ! se lamentaient chaque année les deux frères.

Son coup de sonnette résonne dans l'appartement et en attendant qu'on lui ouvre, René-Pierre pense à l'année prochaine.
Dans un an, sur ce même palier, il attendra, une fois encore. Mais, cette fois, il y aura la main de Suzanne dans la sienne.
Dans un an, ils seront fiancés. Et ils échangeront des regards complices, de chaque côté de la table, ils riront ensemble, à la fin de leur visite.

La porte est ouverte, Tante Léopoldine tend sa joue.
Ah, mon petit René-Pierre ! Ça me fait tellement plaisir de te voir ! Viens ! Entre ! J'ai fait chauffer du lait pour ton chocolat : je sais que tu aimes tant ça ! 
"Ce que j'aime en vous, sweetie, c'est d'abord, pour le physique, vos yeux, dont je me rappelle très bien l'expression, et vos mains, fines, et vous toute, grande et mince (même un peu trop, peut-être); dois-je ajouter, plus particulièrement, vos lèvres ? -Pardon !- Ce que j'aime en vous, et que j'ai aimé avant de vous connaître, c'est votre air "comme il faut", posé, votre air sérieux, et non évaporé comme tant de jeunes filles, ("évaporé" est faible; mais il a l'avantage d'être poli !). Surtout, j'aime votre finesse, et votre sensibilité, qui me paraissent grandes, et votre compréhension, qui est délicieuse; ce sont là trois qualités que je trouve essentielles pour une femme. J'aime aussi votre loyauté et votre franchise, qui me permettent d'avoir en vous une confiance absolue, et, dans l'ensemble, toute la douceur qui se dégage de vous; j'aime beaucoup ce qui est doux, aussi bien chez une femme que dans la musique et les couleurs; j'ai horreur de ce qui est brutal, heurté, sans harmonie... J'aime encore beaucoup de choses, tant de choses que je ne saurais les énumérer avec ordre : la façon dont vous savez me rassurer, m'enlever mon cafard, votre pudeur aussi, qui fait que cela vous gêne de m'écrire que vous m'embrassez (s'il fallait le faire, chérie !), la façon un peu triste que vous aviez de me regarder dans les heures qui précédèrent mon départ, la manière dont vous prononcez "chéri", beaucoup de vos gestes, de vos expressions, une foule de détails insignifiants en eux-mêmes, mais qui font que c'est vous que j'aime, et non une autre.
Je m'arrête; je viens de vous faire beaucoup de compliments; vous allez devenir trop contente de vous (ce que j'aime en vous : votre simplicité). Je vais chercher maintenant quelque chose qui me plaît moins en vous; je vous l'écrirai. 
Je vous écris de plus en plus souvent; j'aime beaucoup le faire; j'ai vraiment peine à croire que nous nous sommes vus 3 jours; et il y a plus de 6 semaines que je vous connais ! C'est presque une histoire de roman; j'aime assez les romans, du reste, surtout lorsqu'ils se terminent bien !"
(Lettre de René-Pierre à Suzanne. Le 3 septembre 1932)

dimanche 5 décembre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 10

René-Pierre passe ses mains dans ses cheveux salés, qu'il plaque vers l'arrière. 
L'eau est fraîche mais le sable est chaud, dès la petite heure du jour à laquelle il va se baigner. 
Il profite de la plage avant l'arrivée des familles, des ballons, des cris. Ensuite, il fuit sur les rochers, il regarde l'horizon, il fait quelques ricochets, il fuit le monde. 
A Suzanne qui réclame de savoir ce qu'il fait de ses journées, il ne sait que répondre : la météo est égale, la mer est étale, les rochers sont escarpés, il oublie le goût de ce qu'il a mangé aussitôt que l'heure des repas est passée. 
Ou plutôt si, il pourrait lui répondre. Il pourrait lui décrire en un mot son emploi du temps : 
vous
car il ne pense qu'à elle, il ne vit que pour elle, il se résume à elle. 

Qu'était-il donc, avant Suzanne ? Il y réfléchit, souvent. 
A quoi était consacrée la vacuité de tous ses jours de vacances, quand le quotidien du bureau libérait son esprit ? Quelle mémoire vaut la peine d'être gardée de ses années vécues avant Bains ? 
Au fond, ma vie était seulement machinale. 
Animale. 
"Ma petite chérie, 
je n'ai pas encore trouvé votre remplaçante, mademoiselle; je vous préviendrai; ne soyez pas inquiète. Je vous assure qu'au milieu de tous ces gens, de toutes ces jeunes filles, je n'ai pas la moindre envie de faire leur connaissance; je préfère rester seul, quitte à me faire traiter de sauvage ou de type bizarre; tout cela parce que je pense à quelqu'un d'autre, à une jeune fille. Connaissez-vous l'histoire ? Une jeune fille très gentille que j'ai rencontrée il y a 6 semaines, et que j'ai vue 3 jours; une après-midi, dans un parc, nous avons découvert que nous nous entendions vraiment très bien; plus tard, je l'ai appelée "chérie" et elle n'a pas trouvé ça choquant; alors nous avons décidé de nous écrire et maintenant, loin de l'oublier, je désirerais de plus en plus ardemment la revoir. C'est grâce à elle, à ses lettres, que je suis parfois absolument heureux. 
Trouvez-vous enviable le sort de cette jeune fille ? 
Je voudrais, chérie, que vous m'écriviez tout, tout ce que vous rêvez, les choses les plus folles; vous savez bien que, venant de vous, rien ne me choquera. 

Cette question d'amour physique est très délicate, surtout à traiter par écrit; verbalement, on se comprend à mi-mot; dans une lettre, il faut s'expliquer. J'aimerais vous embrasser, sweetie, vous ne savez pas à quel point, et je suis content de savoir que cela ne vous ennuierait pas. A vrai dire, je m'y attendais un peu car si l'on ne se plaît pas physiquement, on n'a pas même le goût de savoir si les caractères concordent. La première attirance est celle du physique; l'autre ne vient qu'ensuite, ce qui est bien compréhensible, puisqu'on ne se connaît d'abord pas. Il est difficile de parler de cela par écrit, et ce serait très long. Je vous embrasse donc; quand le ferons-nous réellement ? Je vous embrasse Suzanne; il me semble que vous êtes tout près de moi, tout près, tout près. 
Je vois très bien comment je vous embrasserais ! A vous de me décrire la scène; moi je n'ose pas, par timidité ! 
(Lettre de René-Pierre à Suzanne. Le 2 septembre 1932)

dimanche 28 novembre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 9

Comme il l'avait deviné, la nuit de René-Pierre a été blanche même après qu'il a éteint sa veilleuse et que le compartiment a été plongé dans le noir et les respirations calmes. 
Les mots lus dans la salle d'attente, dans le livre vainement transporté ne lui ont laissé aucun souvenir et ses pensées ferroviaires ont ressassé ceux de Suzanne qui lui sont aussi intimes que si elle les avait gravés sur son coeur. 
A l'aube, le paysage s'est éveillé, estampe en mouvement dans le cadre de la fenêtre, sous les yeux des voyageurs délaissant leurs rêves pour assister à la naissance d'un jour d'été très neuf. 
Dans la confusion de sa fatigue, René-Pierre a laissé des images s'emmêler : venues des temps récents, depuis Bains, depuis Suzanne ou bien issues de son très jeune âge, quand la mer était encore incompréhensible et la plage immense, imprenable. 
"Ma Suzanne chérie, 
cette nuit alors que j'étais mi-éveillé, mi-endormi, le roulement du train m'a fait venir, comme souvent, une phrase à l'esprit, de ces phrases que l'on répète indéfiniment, sur le rythme du passage des roues sur les rails; cette phrase, je m'en suis rendu compte au bout d'un temps assez long, était : "Suzanne je t'aime, Suzanne je t'aime..." Excusez-moi de vous avoir tutoyée; c'est très familier; mais je dormais à moitié et "Suzanne je vous aime" n'aurait pas été avec le rythme du roulement ! Pardon. 
Ecrivez-moi très souvent, Suzanne, tant que vous voudrez; j'adore recevoir vos lettres. 
J'ai pris toutes les vôtres avec moi, non sans difficulté, ma mère ne m'ayant que très peu quitté avant mon départ; vu leur nombre, je ne pouvais évidemment pas les garder indéfiniment sur moi; mon veston commençait à se gonfler d'une façon anormale ! Je les avais mises dans un coffret fermant à clef dans une armoire fermée également, et j'avais les deux clefs sur moi. J'ai donc été obligé de les transporter du coffret dans ma valise, opération compliquée puisque ma mère l'arrangeait sans cesse. Tout s'est bien passé ! 
Good bye, sweetie, je n'ai plus maintenant de phono, seulement ma belle voix pour chanter Paradise et tous ces airs que j'aime surtout depuis Bains (pourquoi ?)! 
Je ne sais encore si je puis vous embrasser, réellement. Dans le doute, je ne m'abstiens pas, et je vous embrasse très, très tendrement, Suzanne."
(Lettre de René-Pierre à Suzanne, le 1er septembre 1932)

dimanche 21 novembre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 8

La nuit respire et bruisse. La nuit remue. 
René-Pierre se retourne et s'éveille. La chaleur a froissé les draps qu'il repousse loin de lui. 
De même, il aimerait repousser les visages qui ont visité son sommeil, les fantômes qui sont venus hanter ses heures, qui continuent à grimacer devant ses yeux pourtant ouverts. 
Arrive-t-il aux rêves d'être hors saison ?
René-Pierre se pose la question. 
Car dans son rêve, le paysage familièrement estival était couvert de neige. 

"Ma Suzanne chérie, 
après avoir lu votre lettre, tout à l'heure, j'étais si heureux que je me suis répété 100 fois que vous étiez gentille, que je vous aimais, etc... Les dactylos ont remarqué que j'ai un air particulièrement joyeux; je fais pourtant attention ! 
C'est vrai que je vous aime, Suzanne et j'aime toutes vos photos; sur chacune je vous trouve une expression qui me rappelle Bains; je veux parfaitement en avoir une collection, la plus complète possible. 
J'aime, chérie, que vous m'écriviez "Vous ne trouvez pas ?"; ça me rappelle tellement Bains et, plus particulièrement, le dimanche, lorsque nous étions debout, sous l'arbre, avant de rentrer à l'hôtel. J'entends encore très bien l'intonation avec laquelle vous le disiez. C'est une des rares choses qui me restent de vous avec précision; grâce aux photos, je vous retrouve, mais il m'arrive parfois, sans elles, de ne plus arriver à vous revoir. 
Avez-vous entendu, dimanche, à la T.S.F., l'heure Decca, à Radio-Paris, de 2h à 3h ? Peut-être écoutons-nous parfois les mêmes postes. 
J'aime assez Ray Ventura dont j'ai plusieurs disques, notamment "Parlez-moi d'amour"; je ne dis plus jamais ce titre sans y mettre une certaine pensée, pour une certaine jeune fille, extrêmement gentille et à qui je voudrais bien le dire de vive voix. 
Je pars demain soir à 22h50. J'arriverai à Royan jeudi matin à 8h, sans doute après une nuit blanche. Je vais sûrement penser à vous sans arrêt, m'imaginer que vous êtes en face de moi -ou à côté- et que nous partons. L'imagination est parfois une chose délicieuse. 
Ecrivez-moi souvent; écrivez-moi sans crainte et "parlez-moi d'amour", chérie, comme maintenant. 
Est-ce que cela me ferait plaisir de vous embrasser "en réalité"? Suzanne, quelle question délicate ! Si je vous dis non, vous ne me croirez pas; je vous dis oui, vous trouverez peut-être cela... osé ! Tant pis, je réponds oui : je voudrais beaucoup vous embrasser, chérie; c'est trop délicieux pour être défendu. 
Et vous ? Répondez."
(Lettre de René-Pierre à Suzanne, le 30 août 1932)

dimanche 14 novembre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 7

Il y avait eu à nouveau un rai de lumière traversant sa chambre et René-Pierre avait refait quelques photos. Il avait essayé de sourire mais il craignait que cela lui donne l'air idiot. 
Depuis son retour de Bains, il se regardait plus souvent dans les miroirs, il étudiait son reflet. Non pas, comme auparavant, pour passer un coup de peigne dans ses cheveux ou pour vérifier le noeud de sa cravate mais pour tenter de se voir tel que Suzanne l'avait connu, pour essayer de deviner quel souvenir elle conservait de ses traits. 

Dans la pochette de photos que René-Pierre reprendrait chez le photographe cette semaine, il y aurait aussi quelques portraits de son jeune cousin, en visite avec ses parents. Sans doute seraient-elles floues car l'enfant avait bougé beaucoup mais René-Pierre avait tellement aimé ses mimiques, ses grimaces, qu'il avait voulu en garder une trace. 
En voilà un qui s'amusera quand il aura des enfants, avait prédit son oncle, le voyant accroupi puis redressé ou virevoltant,  l'oeil toujours rivé à son appareil photo.

Et René-Pierre y pensait souvent, au temps où il aurait des enfants.
"J'aurais encore à vous écrire interminablement; est-ce que cela ne vous ennuie pas ? Je me demande parfois s'il est utile que je vous dise tout ce que je vous dis; si nous ne devions plus nous revoir ? Vous rappelez-vous le soir (le samedi, je crois) où nous étions assis dans le petit salon de correspondance, après le dîner ? C'est vraiment là la première fois de ma vie que j'ai réellement compris ce que c'était que "jamais", je me suis rendu compte de ce qu'il représente. 
Il y a un peu plus d'un mois que nous nous connaissons : le 17 juillet était le dimanche; sur mon carnet, j'ai noté en quelques mots mon emploi du temps de ce séjour à Bains, par ailleurs, j'ai aussi transcrit, d'une façon plus détaillée, mes occupations de ce dimanche : elles ont été peu nombreuses; je crois que vous les connaissez. 
Ce que je voudrais, c'est arriver à me replacer maintenant dans l'état où j'étais ce jour-là, croire que vous êtes avec moi et ressentir dans toute sa force l'espèce d'angoisse où j'étais à ce moment; j'y arrive parfois; et vous ? C'est comme cela qu'on peut ne pas oublier. 
La douceur d'aimer, dit-on dans le film, c'est de pardonner; c'est peut-être vrai; c'est une douceur un peu triste, sans doute, que je voudrais ne jamais ressentir avec vous; pourtant ? Si votre lettre, ce matin, m'avait annoncé que tout était fini, que ferais-je maintenant ? Je ne vous en voudrais pas; il me semble que je serais d'une très grande tristesse. Et vous, Suzanne, auriez-vous de la peine ? (Vous voyez, toujours ce besoin d'être rassuré). 
Je vous envoie mes photos : elles sont prises dans ma chambre : sur l'une, on voit surtout ma main que j'ai eu le tort de mettre au 1er plan; sur l'autre, mes cheveux, ce qui n'a rien d'intéressant; sur une 3ème, je souris un peu de travers, comme toujours; sur la 4ème, je me trouve très mal. Laquelle préférez-vous ? 
J'aurais encore à vous parler de beaucoup de choses; de mes lectures, de mon voyage et de moi. 
Ne pouvez-vous vraiment me téléphoner ? J'aimerais autant que vous me préveniez du jour car, avec les vacances, il y a tellement peu de travail au bureau que je n'y reste pas toujours le temps que je vous ai indiqué. 
Je vous quitte, impatient de votre prochaine lettre que je voudrais très longue. 
J'ai un bon disque qui s'appelle : 
"I don't know why I love you like I do". 
René-Pierre."
(Lettre de René-Pierre à Suzanne, le 17 août 1932)  

dimanche 7 novembre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 6

Le disque s'est arrêté mais René-Pierre n'a pas bougé. 
Allongé sur son lit, dans la fin de cet après-midi, il laisse résonner en lui une autre mélodie. Un chant attendrissant, une mélopée douce de peu de mots.
machériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachériemachér
Une chanson comme un collier qu'il aimerait enrouler au cou de Suzanne.

A d'autres moments de la journée, c'est sweetie qu'il murmure et il referme ses bras autour de lui, il serre contre lui, dans une infinie nostalgie, l'absence de Suzanne.
Ma chérie, 
je voudrais vous dire des choses qui me sont passées par la tête; ce n'est peut-être pas très intéressant, et ça ne vaut sans doute pas la peine d'être écrit; mais imaginez que je vous les dis; nous sommes quelque part tranquilles (en Norvège peut-être), et nous parlons de choses et d'autres, sans suite; je suis content d'être près de vous; vous, cela ne vous ennuie pas trop d'être avec moi; alors, je vous dis tout ce que je pense... 
Je pense souvent à notre rencontre, si extraordinaire, et aux liens que le temps cependant si court que nous avons passé ensemble a laissé se créer entre nous. Je suis arrivé à Bains sans souci, avec la seule idée de m'y reposer quelques jours; j'en suis reparti avec une très grande préoccupation : vous, qui avez tout à fait dérangé ma vie, sweetie, et qui êtes si égoïste que vous vous en êtes emparée complètement. 
Ce que j'aime surtout, en vous, c'est votre indulgence, ou plutôt votre compréhension; il est des choses que l'on n'oserait pas dire, de peur de faire sourire; à vous, on les dit; on se décharge de tout ce qui nous tient à coeur, et on a le sentiment très reposant que vous comprenez complètement, exactement. C'est pour cela que j'aime être avec vous. 
Nous n'avons pas toujours beaucoup parlé, ensemble; nous avons rapidement laissé derrière nous ce stade où l'on est obligé de dire des banalités, par politesse et parce qu'on n'a rien d'autre à se dire; très vite, nous nous sommes habitués à rester silencieux, ou tout du moins à ne dire que peu de choses, sachant que ce serait compris par l'autre et que derrière les mots il y avait une entente, une sympathie qui nous unissait très agréablement. Car c'est bien cela, n'est-ce pas, que l'amour, cette entente profonde qui fait qu'un mot, une émotion, procurent chez deux êtres des sensations identiques. C'est là un idéal très bourgeois, sans doute, mais en est-il moins doux pour cela ? 
Je vous embrasse, puisque vous me le permettez. Je vous le permets aussi, vous savez. 
Good bye Suzanne. 
René-Pierre. 
Connaissez-vous la douceur d'aimer ? Je veux parler du film ! Je suis allé le voir hier; j'aime beaucoup Victor Boucher et Renée Devillers, qui jouent très finement. 
(Lettre de René-Pierre à Suzanne, le 16 août 1932)

dimanche 31 octobre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 5

René-Pierre ne ment pas. 

Non jamais son coeur n'a battu si vite qu'à la vue de la nuque de Suzanne le jour où le vent a balayé ses cheveux, a menacé d'envol son chapeau, le jour où son rire a ressemblé à un cri. 

De son passé surgissent à peine quelques prénoms, à peine quelques ébauches de visages, des sourires sans lendemain. 
De son passé, il est prêt à tout renier. 
Même Angèle -surtout Angèle- même elle, oui. 
Leurs oncles, leurs tantes, ses parents, si prompts à parler du joli petit couple qu'ils formaient, tous ces adultes qui plaisantaient à leur sujet, il faudra les marier ces deux-là, n'avaient plus, du jour au lendemain, suite à une brouille dont la famille était coutumière voire spécialiste, n'avaient plus jamais prononcé le nom d'Angèle. 
Elle et ses parents avaient disparu du cercle familial. Il ne l'avait jamais revue. Et on aurait pu l'en croire inconsolable alors qu'il en était -tellement- soulagé. 
Angèle qui lui tendait la pomme qu'elle avait croquée et lui ordonnait de mordre les empreintes qu'elle avait laissées dans le fruit. Angèle -les yeux d'Angèle- quand il s'exécutait, et sa voix si assurée Jamais je ne te laisserai m'embrasser
Angèle à qui il obéissait, comme ensorcelé. Dis-le, que tu m'aimes, allez, dis-le
Sa vénéneuse cousine nouait autour de ses cheveux un ruban couleur poisson rouge.
Il n'avait pas choisi de l'aimer et il redoutait, encore maintenant -surtout maintenant- de la croiser. 

"Ma Suzanne chérie,
je vous remercie des photos, qui sont bonnes, et où je vous retrouve tout à fait (sur la grande, avec mademoiselle Laurent, il me semble reconnaître le chapeau que vous aviez lorsque nous sommes allés à Luxeuil en auto ?). Beaucoup de souvenirs reviennent.
Chaque fois que vous pourrez m'envoyer une photo de vous, faites-le, j'en serai content.
Je me suis pris moi-même, dans ma chambre, il y a quelques jours; le résultat est médiocre; néanmoins, je vous enverrai 2 ou 3 spécimens; si vous me trouvez trop mal, ne les gardez pas; vous en avez d'autres qui sont meilleures.
Revenons au téléphone. Comme j'ai un tout petit peu d'espoir que vous voudrez bien m'appeler, voici quelques renseignements : vous pouvez m'appeler tous les jours de 9h ou 9h1/4 à midi et 2h1/2 à 6h, à Trinité 01-88, sauf, bien entendu, le samedi après-midi et le dimanche. Il est très probable que c'est une dactylo qui vous répondra; mais cela n'a pas d'importance; et comme mes patrons sont en vacances, j'ai 4 appareils où je pourrai vous prendre; j'espère en trouver un où je puisse vous parler tranquillement.
Je vois, d'après votre lettre, que nous sommes tous les deux certains que c'est l'autre qui oubliera le 1er !
Si je vais en soirée, pourquoi voulez-vous que j'y rencontre une jeune fille qui me plaise mieux que vous ? Bien que n'étant pas sorti beaucoup, j'ai déjà connu pas mal de jeunes filles (à la Sorbonne, surtout, et au bord de la mer), j'ai même eu (et j'ai encore) avec certaines des relations assez suivies, mais pour aucune, Suzanne, je vous assure, je n'ai éprouvé ce que j'éprouve pour vous. Je vous parle franchement, mettant de côté toute question de coquetterie ou de politesse. Le flirt est une chose qui peut être charmante mais qui, lorsqu'on y réfléchit, est tout à fait immorale et inutile. Qu'en pensez-vous?
Je garde vos lettres, sweetie, mais soyez sans crainte, elles sont toujours sur moi et personne ne viendra me fouiller, j'espère ! Si je les déchirais, je n'aurais plus rien de vous.
Mais vous, que faites-vous des miennes ? Vous ne me l'avez pas dit !
Je vous quitte content car j'ai l'impression que si nous continuons ainsi à être absolument francs et à avoir confiance dans l'autre, il ne pourra jamais y avoir de désaccord entre nous; même si nous devions plus tard avoir du chagrin, ce serait un chagrin sans amertume, d'où l'estime ne serait pas bannie."
(Lettre de René-Pierre à Suzanne. Le 11 août 1932)

dimanche 24 octobre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 4

La chaleur allonge les ombres et les heures de l'après-midi, lorsque le bureau somnole et digère. 
Mais René-Pierre n'a aucune impatience vis à vis de septembre : il aime les nombreuses absences des comptables et des secrétaires, il aime les clients en vacances qui lui laissent le temps de rédiger son propre courrier -en secret, il pose ses lèvres sur le nom de Suzanne avant de glisser le papier dans l'enveloppe- et de rêver à d'heureux lendemains. 
Accoudé à son bureau, il devient stratège, élabore des scénarios, imagine ses parents soudainement partisans de son mariage. 
Mais oui, tu as raison : le plus tôt serait le mieux. Nous allons parler à sa famille.  

Revenu à la réalité, il s'exaspère : ils pourraient comprendre, après tout. Eux aussi... 
Mais de cela, il n'est pas sûr. 
Sur la photo du jeune couple souriant posée au chevet de leur lit, il a toujours eu du mal à reconnaître ses parents. 
"En résumé : bien que ce soit très peu raisonnable, nous continuons à nous écrire; nous ne cesserons pas de le faire sans nous être prévenus; dès qu'il se passera pour vous du nouveau, vous m'en avertirez. Cela vous va-t-il ?
Une chose où nous ne sommes pas d'accord : je ne peux vraiment pas vous considérer comme une "amie" (vous rappelez-vous le jardin de l'hôtel, le dimanche, vers 3 heures : "Vous avez de la sympathie pour moi, Suzanne ? -Oui, beaucoup" etc et, plus tard : "Vous êtes très gentille, Suzanne." Je ne sais pas si vous vous êtes rendu compte que j'exprimais là quelque chose de très fort). Si vous y voyez un obstacle à ce que nous continuions cette correspondance, dites-le moi.
Faites faire une photomaton si vous voulez; celles que j'ai eues de moi étaient mauvaises, mais j'en ai connues de bonnes.
J'ai votre lettre sous les yeux; vous dites : "nous sommes trop jeunes pour décider maintenant de notre avenir." Pourquoi ? Chacun se fabrique lui-même son avenir, tout au moins en grande partie, ne trouvez-vous pas ?
J'ai le sentiment que nous nous entendions très bien, et que si nous nous étions vus plus longtemps, nous serions très sûrs de nous; et je regrette d'autant plus que nous ayons manqué cette occasion (excusez ce terme commercial, c'est le seul que je trouve pour exprimer ce que je pense) qui était très belle.
Good bye, sweetie. Je ne chante jamais en anglais sans penser à vous, et je chante très, très souvent.
René-Pierre."
(Lettre de René-Pierre à Suzanne. Le 8 août 1932)

dimanche 17 octobre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 3

La mèche qu'elle glisse derrière son oreille mais qui revient sans cesse voiler son regard. 
Ses lèvres qu'elle mordille quand elle hésite, qu'elle réfléchit. 
La tasse de thé qu'elle repose toujours sur sa soucoupe entre deux gorgées. 
Ses dents, petites et blanches, qui brillent quand elle rit.
Ses yeux qu'elle clôt volontiers en écoutant de la musique. 
La grâce de son poignet qu'elle remonte vers son visage pour y lire l'heure. 
Sa démarche virevoltante et légère de danseuse. 

Dans le bus qui lui fait éviter la pluie au retour du bureau, ce jeudi soir, René-Pierre égrène les souvenirs des gestes chéris de Suzanne. Rien ne lui importe autant que d'en garder vive la mémoire. Rien ne peut l'atteindre. Pas même la conversation pourtant envahissante de ses voisins de voyage. 
-Je ne vois pas de qui tu parles. 
-Mais si, voyons ! Robert, tu sais bien ! Intraitable avec ses hommes mais la gentillesse même avec son chien ! 
"Je vous écris encore un mot, car j'ai beaucoup de choses à vous dire. J'avais écrit l'autre lettre ce matin; il est maintenant 3h; j'ai réfléchi et je me demande maintenant à quoi tout cela nous servira; je vais vous parler franchement Suzanne; vous m'avez dit que vous compreniez tout; cela me donne du courage.
Raisonnablement, il y a 2 hypothèses : ou bien nous devons nous oublier d'ici quelques temps; ou bien le temps n'y fera rien, et tout restera comme c'est maintenant jusqu'à ce que nous nous revoyions (car, si nous le voulons et si nous avons assez de patience, nous nous reverrons); si nous devons nous oublier, il n'y a plus de raison de nous écrire, d'entretenir un sentiment qui ne peut que nous faire souffrir; ne trouvez-vous pas ? Il faut, une fois pour toutes, que vous me disiez ce que vous pensez là-dessus, et, surtout, ce que vous sentez. Personnellement, vous savez ce que j'en pense, et qui n'a pas changé depuis que je vous ai vue à Bains : j'ai "une petite phrase au bout de la plume", que vous comprendriez même en anglais, peut-être en allemand.
Qu'ai-je été faire à Bains, chérie ?
Vous rappelez-vous nos parties de dames, qui se terminaient en causeries, et le thé de Mme Davies, où j'avais beaucoup plus envie de pleurer que de goûter. Ce sont là de bons souvenirs, Sweetie, que je voudrais beaucoup revivre.
Dites-moi où je peux vous écrire et ne m'oubliez pas encore; j'ai le cafard, ma petite Suzanne, à cause de vous.
Ai-je encore le droit de vous embrasser ? (répondez)
René-Pierre.
(Lettre de René-Pierre à Suzanne. Le 1er août 1932)

dimanche 10 octobre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 2

A table, il regardait sa bouche, rouge, toute dédiée au rire. 
Il avait su tôt qu'il était sage de taire la préférence qu'il avait pour elle : ses autres tantes n'aimaient rien qui leur rappelle combien, à ses côtés, elles paraissaient ternes et maussades. 
On parlait d'elle à voix basse et de préférence en dehors de la présence des plus jeunes. 
On disait qu'elle était frondeuse et, avant de comprendre la signification exacte du mot, René-Pierre en avait perçu tout le jugement. 
On disait aussi Quelle capricieuse !, on disait Qu'est-ce qu'elle croit à la fin ?, on disait Comme si on avait le choix ! 
Mais un jour, c'est sa voix qu'il avait surprise et elle lui avait semblé emplie de larmes. Un jour, entrant dans le salon où elle lui tournait le dos, il l'avait entendue dire dans le téléphone Venez, s'il vous plaît, venez vite.
Jamais il n'avait oublié ces mots et, à présent, oh combien il aurait aimé les entendre, dans la bouche de Suzanne. 
"Suzanne chérie,
Je voudrais répondre à votre lettre comme si je vous parlais de vive voix; je crois être de votre avis sur tout; il est évident, comme vous le dites, que cette crainte qu'a chacun de nous que l'autre l'oublie, vient de ce que nous nous connaissons peu; et pourtant, si vous étiez près de moi, il me semble que je vous parlerais tellement franchement que vous auriez confiance en moi. De mon côté je me raisonne, j'ai confiance en vous mais je crains toujours que vous ne m'oubliiez, que, peu à peu, vous vous accoutumiez à ne plus me voir, et qu'un jour vous vous aperceviez que je vous suis tout à fait indifférent; ce jour-là, Suzanne, il faudra me le dire comme je vous le dirais s'il en était ainsi de mon côté (mais il n'en sera pas ainsi).
Déjà -vous voyez que je ne vous cache rien- lorsque vous me parlez des nouvelles connaissances que vous faites, je ressens, non pas de la jalousie, mais la crainte, précisément, que ces personnes ne me remplacent dans vos pensées; je vous l'ai dit, la présence est une force énorme et le souvenir est une arme bien faible pour lutter contre elle. Je pense souvent, chérie, à toute cette vie inconnue de moi qui est la vôtre, aux personnes que vous connaissez et que je ne connais pas, à tout ce qui vous touche et que j'ignore si complètement et il y a des moments où il me semble que tout cela va vous entraîner loin de moi. 
Où cela nous mènera-t-il plus tard ? Franchement ? Pour ma part, je ne sais. Vous me demandez si je ne regrette pas de ne pas avoir 2 ou 3 ans de plus; mais si, sweetie, je le regrette énormément. Mais je ne les ai pas !
Alors, qu'arrivera-t-il ? Il arrivera sans doute que vous vous marierez . A ce moment-là, je ne serai plus rien pour vous et je n'aurai plus qu'à me retirer de votre vie. Cela me fait beaucoup de peine, beaucoup plus que je ne puis vous le dire, mais j'ai peur que ce ne soit là la marche logique des choses. C'est vous qui m'abandonnerez, Suzanne, et y penser me donne un cafard terrible.
Pour le moment, il y a quelques difficultés. Mon père, mis au courant des choses par ma mère, trouve, tout comme le vôtre, que c'est de l'enfantillage. C'est l'éternelle histoire; que la vie est compliquée ! De plus, il m'est difficile de vous écrire souvent chez vous; tâchez de trouver quelque chose.
Ne pourrait-on pas se téléphoner une fois ? Je serais si content d'entendre votre voix.
Excusez-moi, Suzanne chérie, de vous dire tout cela sans suite. Si vous étiez près de moi, je vous dirais d'abord que je vous aime beaucoup, et même, que je vous aime, tout court."
(Lettre de René-Pierre à Suzanne. Paris, le 26 juillet 1932)

dimanche 3 octobre 2010

Un amour débutant (un roman-photo épistolaire) 1

Il fallait se dépêcher : bientôt ils ne seraient plus ensemble, bientôt ils se seraient quittés, bientôt cet instant serait le plus récent de leurs souvenirs. 
Suzanne avait sorti un petit carnet d'adresses de son sac à main. Et un stylo également. 
C'est un cadeau de ma marraine, je l'emporte tout le temps ! 
Elle lui avait tendus puis s'était reprise. Dans la confusion, leurs mains s'étaient frôlées et elle avait rougi. 
Il vaut mieux que ce soit mon écriture. Et que j'écrive un prénom de fille. On ne sait jamais ! 
Pendant qu'il lui dictait son adresse, René-Pierre fouillait dans son portefeuille pour y retrouver les photos d'identité qu'il y avait récemment glissées. Mais il fallait se rendre à l'évidence : elles n'y étaient pas. Seule s'y trouvait une photo de son enfance, un portrait dont il ne se souvenait pas des circonstances. 
Et il aurait préféré mourir plutôt que Suzanne la voie. 
"Ma chère petite Suzanne,
je ne peux vous dire à quel point je suis navré de vous avoir quittée; je me suis réellement attaché à vous comme si je vous avais connue très longtemps et je ressens encore, en vous écrivant, la même angoisse qui m'étreignait dimanche.
Nous nous connaissons mal, encore -bien que tant d'étapes aient été brûlées en si peu de temps- je suis parti, il me semble, au moment où tout allait devenir facile entre nous, au moment où, l'entente s'étant faite, nous n'aurions plus qu'à vivre tout doucement et, pourquoi ne pas dire les choses telles qu'elles sont ? -à nous aimer, n'est-ce pas ?
Je ne crois pas, sweetie, que nous ayons été très francs dimanche, lorsque nous parlions de notre sympathie mutuelle et notre "gros béguin", nous n'avons pas osé aller jusqu'au bout; c'est si difficile de dire à quelqu'un qu'on l'aime !
Pour ma part, la peine que j'avais de vous quitter et que je ressens maintenant de ne plus vous voir, était la preuve que j'avais pour vous beaucoup plus que de l'amitié ou de la sympathie.
Il me semble qu'il est impossible que nous ne nous revoyions jamais, que, si vous me disiez maintenant que vous avez pour moi suffisamment d'affection pour ne pas m'oublier, même durant plusieurs mois, je vous dirais d'attendre, attendre je ne sais quoi, que les événements nous rapprochent; sait-on jamais !
Je repense à nos promenades, au parc, aux chansons anglaises que j'aimais chanter avec vous, à vous. Tout cela était très beau, très doux.
"Good-bye, chérie; dreams enfold you". Que faire ? Vous embrasser tout doucement, en pensant que vous me consolez."
(Lettre de René-Pierre à Suzanne, le 20 juillet 1932)