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lundi 10 décembre 2012

companheiro

Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l'ennui, suffisamment méditée pour n'y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l'idée des émotions, et l'émotion des idées. Stagner au soleil en se teignant d'or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir, dans l'ombre, cette noblesse de l'individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Etre, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu'un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur de la nuit tombante laisse retomber au hasard, indistincte au milieu de formes plus vastes. Etre cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. Ne rien être de plus, ne rien vouloir de plus...
Fernando Pessoa. Le livre de l'intranquillité.
Malgré l'éloignement de certains, 
d'autres reste(ro)nt, continue(ro)nt à être à portée de ma main. 

jeudi 2 août 2012

"Rien qu'un moment du passé ? Beaucoup plus, peut-être; quelque chose qui commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu'eux deux."*

Mais, tout en mangeant, tournons une à une ces scènes de notre vie comme les enfants tournent les feuilles de leurs livres d'images, et leur bonne dit, en leur montrant du doigt quelque chose : "ça, c'est une vache. Et ça, c'est un bateau." Tournons les pages, et, pour votre amusement, j'ajouterai un commentaire dans les marges.
Virginia Woolf. Les vagues.
*Marcel Proust. Le temps retrouvé.
Nous étions retournés sur l'île de nos origines et, cette fois, c'était en bateau.
Assise à l'arrière, dans le bruit du moteur, j'avais empli mes poches des polaroïds que je prenais en rafale, sans leur laisser le temps d'apparaître.

Un autre jour, c'est entre les pages de mon carnet que je les avais glissés car la rue était trop froide, les couleurs n'y seraient pas montées.
L'un d'entre eux avait échappé à mon inventaire du soir. Je l'avais retrouvé quelques semaines après
,comme une fleur que j'aurais mise à sécher. 
L'instantané était devenu un différé.

mercredi 11 juillet 2012

Une promenade au phare

 et j'ai pensé
:
en hiver
,
les soirs où je serai là
,
il verra la lumière
,
de loin
,
quand il rentrera
Le vent souffla en provenance de je ne sais où, soulevant les feuilles à demi écloses, si bien qu'une sorte d'éclairs gris argent traversa les airs. Nous étions entre chien et loup. C'était l'instant entre chien et loup où les couleurs s'exaspèrent, où les violets et les ors enflamment, comme les battements d'un coeur impressionnable, les carreaux des fenêtres. C'était le moment où la beauté du monde, éclatante mais prête à périr montre ses deux visages : visage riant et visage d'angoisse, qui partagent également notre coeur. 
Virginia Woolf. Une chambre à soi.

dimanche 6 février 2011

Les années (1990)

,elle lit Duras, elle lit Wilde, elle lit Giraudoux, elle lit Woolf, elle lit Nabokov, elle lit Cocteau, elle lit Sarraute, elle lit Modiano, elle lit Faulkner, elle lit Zweig, elle lit Kundera, elle lit Colette, elle lit Balzac, elle lit Hardy, elle lit Waugh, elle lit Beauvoir, elle lit Parisot, elle lit Flaubert, elle lit Lawrence, elle lit Soupault, elle lit Stendhal, elle lit Perros, elle lit Tryon, elle lit Gracq, elle lit Gripari, elle lit Hoffman, elle lit Robert, elle lit Toussaint, elle lit Montherlant, elle lit Bourbon Busset, elle lit Ionesco, elle lit Pessoa, elle lit Claudel, elle lit Escarpit, elle lit Boulgakov, elle lit Hémont, elle lit Von Kleist, elle lit Braudeau, elle lit Brecht, elle lit Vian, elle lit Marceau, elle lit Depestre, elle lit Irving, elle lit Apollinaire, elle lit Dhôtel, elle lit Wodehouse, elle lit Cauwelaert, elle lit Shakespeare, elle lit Baconnet, elle lit Goethe, elle lit Anouihl, elle lit Süskind, elle lit Feydeau, elle lit Desproges, elle lit Von Keyserling, elle lit Calvino, elle lit Rilke, elle lit Jandrieu, elle lit Auster, elle lit Beckett, elle lit Bernard, elle lit Banier, elle lit Beaussant, elle lit Eliade, elle lit Weyergans, elle lit Morand, elle lit D'Aurevilly, elle lit Matzneff, 

lundi 17 janvier 2011

Celles qu'on aime

Avant de nous parler de son oeuvre, l'éditeur évoqua la vie de Robert Browning, si indissociable de celle d'Elizabeth Barrett, la femme qu'il aima au point de la soustraire à son père et qu'il continua à chérir, jusqu'à ce qu'elle meure.
Mais qui sont-elles donc, ces femmes qu'on enlève ?
Qu'ont-elles de spécial, celles qui inspirent de tels coups d'éclat ?
Dans la rue, je scrute celles que je croise.
Sur les visages et au-delà, je cherche les signes qui font naître la passion.
Mais, maintenant que la mode n'est plus aux cheveux si longs qu'on peut les tresser en échelle du haut d'un donjon, comment reconnaît-on les femmes pour qui on brave le plus terrible des dragons ?

“Robert,” “my husband”— if Flush had changed, so had Miss Barrett. It was not merely that she called herself Mrs. Browning now; that she flashed the gold ring on her hand in the sun; she was changed, as much as Flush was changed. Flush heard her say, “Robert,” “my husband,” fifty times a day, and always with a ring of pride that made his hackles rise and his heart jump. But it was not her language only that had changed. She was a different person altogether."
Virginia Woolf. Flush : a biography.
(Flush est la biographie du cocker d'Elizabeth Barrett, 
écrite par Virginia Woolf, 
publiée en français en 2010 au Bruit du temps).

lundi 19 juillet 2010

Lundi 19 juillet 2010

Chose vue : poulet rôti ou crème caramel

Chose entendue : "J'ai eu une amende pour klaxon. 
Klaxon abusif. 
Je t'assure. 
On m'a dit : 
vous abusez du klaxon."


Chose lue : 
"Lorsqu'on écrit la biographie d'une femme, il est communément admis qu'on peut renoncer à l'action pour y substituer l'amour. L'amour, a dit le poète, c'est toute l'existence d'une femme. Si nous considérons un moment Orlando en train d'écrire, installée à sa table, force nous est d'admettre que jamais femme ne fut mieux faite pour cette vocation. A coup sûr, puisqu'elle est une femme, et une femme splendide, et une femme à la fleur de l'âge, elle va en finir bientôt avec cette affectation d'écriture et de pensée, et se mettre à penser, disons, à un garde-chasse (tant qu'une femme pense à un homme, personne ne lui reproche de penser). Alors, elle lui écrira un petit mot (et tant qu'elle écrit des petits mots, personne ne reproche à une femme d'écrire non plus) pour lui donner rendez-vous dimanche à la tombée du jour; et l'heure arrivera; et le garde-chasse sifflera sous la fenêtre... Tout cela constituant, évidemment, la vie même et l'unique sujet possible pour un romancier. A coup sûr, Orlando a bien dû faire une de ces choses ? Hélas ! Mille fois hélas ! Orlando ne fit rien de tout cela. Doit-on en conclure qu'Orlando était un de ces monstres d'iniquité qui n'aiment pas ? Elle était bonne avec les chiens, fidèle à ses amis, la générosité même pour une douzaine de poète affamés, elle avait la passion de la poésie. Mais l'amour -tel que le définissent les romanciers; et qui saurait, après tout, parler avec plus d'autorité que ces hommes ?- n'a rien du tout à voir avec la bonté, la fidélité, la générosité ou la poésie. L'amour, c'est enlever prestement son jupon et... Mais nous savons tous ce que c'est que l'amour."
Virginia Woolf. Orlando.