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lundi 17 septembre 2012

Une semaine à New york (la paramnésie)

Si j'ai oublié le nom du photographe, j'ai toujours son conseil à l'esprit :

 ne prenez aucune photo que vous ayez déjà vue

Alors que le bateau longeait l'île de la statue
j'ai donc déserté le pont

-A New York, expliqua-t-il en prenant un verre de vodka tout de suite après le thé, on comprend avec une acuité particulière que l'on peut passer toute sa vie dans une petite cuisine puante à regarder une cour sale et pleine de crottes tout en se nourrissant de boulettes de merde. Tu restes ainsi près de la fenêtre, à regarder ces tas de détritus, et tu ne te rends même pas compte que ta vie s'en va.
-Intéressant, reconnut Tatarski pensivement. Mais est-il nécessaire d'aller à New York pour comprendre cela ? Est-ce que...
-C'est à New York que tu piges ça. Pas à Moscou, le coupa Pouguine. C'est vrai qu'il y a beaucoup plus de cuisines puantes et de cours remplies de crottes chez nous. Mais, ici, tu ne comprends jamais que toute ta vie va se dérouler dans ce cadre. Jusqu'à ce que la mort t'emporte. C'est là l'une des caractéristiques de la mentalité soviétique.
Viktor Pelevine. Homo zapiens.

dimanche 16 septembre 2012

Une semaine à New York (le salon de verdure)

Il est banal de constater qu'on s'emporte soi-même en voyage.
A New York comme partout ailleurs, le samedi après-midi m'a fait hésiter : 
à quoi passer les heures ?
Et puis, traversant Bryant Park, j'y ai croisé le salon de lecture. 
Et la question ne s'est plus posée.
Comme Bryant Park est situé derrière la bibliothèque publique, les statues d'écrivains abondent entre ses arbres. Devant moi, sur un socle pas très haut, dans une généreuse épaisseur de vie sédentaire et de bronze, est assise Gertrude Stein dont l'effigie est la dernière à s'être incorporée à la population littéraire du parc. Les autres héros ou hommes de lettres en bronze s'accoudent à des colonnes en des attitudes solennelles ou sont assis sur des fauteuils semblables à des trônes, messieurs en longue redingote, aux épais favoris et au nom oublié, mais Gertrude Stein a une attitude dégagée, prosaïque, celle d'une grosse dame qui s'assied sur un banc après une marche qui l'a fatiguée : les hanches très larges, un nez crochu qui rappelle le bec d'un gros oiseau bienveillant. Les gens passent, déjeunent, parlent dans leur téléphone portable, fument avec les yeux à demi fermés, lisent le journal, jouent aux échecs sur de petites tables métalliques, et Gertrude Stein appuie d'un air méditatif son menton dans une main et le coude dans son giron de matrone de bronze, avec l'expression qu'elle devait avoir quand elle posait pour Picasso. 
Antonio Munoz Molina. Fenêtres de Manhattan.

samedi 15 septembre 2012

Une semaine à New York (la routine)

Je crois que je n'aimerais pas qu'on m'éloigne du charme incomparable de ma vie ordinaire. Je me contenterais de vivre à New York, mais pour y mener aussi une vie simple, en contact permanent avec la rassurante banalité du quotidien. 
Enrique Vila-Matas. Dublinesca.
Le troisième matin, le vendeur de bagels me demanda :
Comme d'habitude ?!


jeudi 13 septembre 2012

Une semaine à New York (la couleur du rêve)

je décidai de faire preuve d'humilité : ce n'est qu'avec patience, avec résignation, que je serai capable de percer le secret de New York -à travers la banalité de ses trottoirs, de ses petites boutiques de quarter, le halo familier des réverbères. Si ce sens primordial que j'avais entrevu en rêve existait, ce n'est pas dans l'ombre des gratte-ciel que je le trouverais mais dans la foule de petites observations que j'accumulerais patiemment.
C'est ainsi que mes yeux, qui fouillaient depuis des heures, commencèrent à se dessiller. Je perçus la couleur des tuyaux et des compteurs de la pompe à essence. Je remarquai les chiffons sales dans la main des enfants qui surgissaient sur la chaussée pour laver les vitres des voitures arrêtées aux feux; je vis les shorts et les chaussures de sport que portaient les hommes et la couleur bleuâtre des cabines téléphoniques éclairées d'une lumière métallique; les murs, les briques, les grandes plaques de verre, l'éclairage des bars, les passages piétons, les publicités pour Coca-Cola et Marlboro, les affiches sur les murs, les arbres, les chiens, les taxis jaunes, les traiteurs... C'est comme si je découvrais un passage finement ouvragé, composé de bouches d'incendie, de poubelles, de murs en brique et de canettes de bière cabossées. Chaque rue, chaque quartier, chaque endroit où nous nous assîmes pour prendre une bière ou un café, me semblait complaisamment au service du même rêve.
Orhan Pamuk. D'autres couleurs.

mercredi 12 septembre 2012

Une semaine à New York (les New-Yorkais)

Ceux qui ont pensé que je saurais leur indiquer la direction qu'ils cherchaient.
Celle à qui ma coupe de cheveux a plu,
celle qui trouvait que mon collier était original.
Celui à qui les photos qu'il me voyait prendre ont rappelé celles qu'il prenait, lui, dans les années soixante-dix.
 Celle qui a vérifié que ma nationalité était bien celle qu'elle me supposait,
celle qui a proposé de prendre la photo que mon retardateur ne me permettait pas de cadrer.
 Celle qui a partagé l'enthousiasme que la couleur du ciel au couchant lui inspirait.
 Tous ceux qui ont fait des compliments, à mon passage.
 Celle qui m'a couru après pour me donner un ticket oublié,
celui que ma montre "Mao" a amusé.
Celui qui m'a dit "Bonjour mademoiselle" en français.
Anonyme observatrice, je n'étais pourtant pas un
fantôme invisible.

New-yorkais était une expression que mon père utilisait à tout bout de champ et dans n'importe quel contexte. Il la collait en fin de phrase pour exprimer une condamnation générale, chaque fois qu'il parlait de quelque chose qu'il trouvait "mou" ou "chichiteux" ou "pas comme y faut". Par exemple : "Trois mois que j'ai c'te chemise et elle est déjà fichue. Des beaux dollars tout prop'es pour c'machin qui tombe en loques avant que j'aie enlevé l'étiquette ! New-yorkais.""Qu'est-ce que t'as contre les New-Yorkais ? lui avais-je demandé un jour. Tu y es déjà allé, à New York ?-Pour quoi faire ? avait-il répondu. C'est d'là que viennent tous les New-Yorkais."
Reif Larsen. L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet.