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lundi 10 décembre 2012

companheiro

Vivre une vie cultivée et sans passion, au souffle capricieux des idées, en lisant, en rêvant, en songeant à écrire, une vie suffisamment lente pour être toujours au bord de l'ennui, suffisamment méditée pour n'y tomber jamais. Vivre cette vie loin des émotions et des pensées, avec seulement l'idée des émotions, et l'émotion des idées. Stagner au soleil en se teignant d'or, comme un lac obscur bordé de fleurs. Avoir, dans l'ombre, cette noblesse de l'individualisme qui consiste à ne rien réclamer, jamais, de la vie. Etre, dans le tournoiement des mondes, comme une poussière de fleurs, qu'un vent inconnu soulève dans le jour finissant, et que la torpeur de la nuit tombante laisse retomber au hasard, indistincte au milieu de formes plus vastes. Etre cela de connaissance sûre, sans gaieté ni tristesse, mais reconnaissant au soleil de son éclat, et aux étoiles de leur éloignement. Ne rien être de plus, ne rien vouloir de plus...
Fernando Pessoa. Le livre de l'intranquillité.
Malgré l'éloignement de certains
d'autres reste(ro)nt, continue(ro)nt à être à portée de ma main. 

jeudi 29 novembre 2012

"Commencement de la conscience de la disparition"*

"Vous êtes disparition ou apparition ?
-Je ne comprends pas.
-Dans la vie, vous préférez voir les choses disparaître ou apparaître ?"


Rober Racine.
Les vautours de Barcelone.
*Hélène Berr. Journal. 29 novembre 1943
(...) tout cela était plutôt joyeux, en somme.
Comme l'avait été le fait de constater que l'image sur laquelle je n'étais pas totalement apparue avait été prise sur un support promis à la disparition. 

samedi 14 juillet 2012

La vie mode d'emploi

Si exister est inné, il n'en est pas de même pour vivre. (1)
En la matière, la formation est permanente, les écoles innombrables, les maîtres le sont parfois à leur insu. (2)

Je sais, à présent, ce que je dois aux longs et monotones allers et retours en bus dans les semaines provinciales de ma jeunesse.
Le samedi, je montais dans le train pour Paris avec la même urgence que si j'avais eu l'assurance que ma vie allait enfin y commencer.
Et, pourtant, il y régnait une autre sorte d'inertie.
Je ne participais pas aux débats mais les garçons étaient lents à se décider. Alors, toujours, nous finissions par devoir sprinter pour ne pas manquer le début de la séance. Nous arrivions devant la cage des singes une demi-heure avant la fermeture après avoir épuisé dans les embouteillages la provision de cassettes contenue par la boîte à gants. Nous devions écourter la partie de canotage avant la fin de la location pour être sûrs d'être rentrés à l'heure du dealer.

J'essayais de me conformer aux heures perdues, à la purée de haricots surgelée.
J'essayais de trouver du charme aux improvisations liées aux trousseaux de clés perdus, de l'intérêt aux histoires insipides de celui à cause de qui nous étions rentrés si tôt.
J'essayais d'écouter Jimmy Hendrix.
J'essayais de faire la grasse matinée. (3)

J'ai oublié pourquoi, comment et quand j'ai cessé d'aller rue Berzélius.
J'y ai beaucoup appris, cependant.

(1) C'est pour cela, d'ailleurs, qu'il existe des guides.
"A notre époque de technique planétaire et d'accélération progressive du rythme quotidien, il peut sembler désuet de parler encore de "Savoir-vivre", puisque -vous diront certains d'un ton narquois- l'homme moderne n'a même plus le temps de vivre.
Eh bien ! l'argument n'est pas convaincant, bien au contraire, et un savoir-vivre s'avère précisément indispensable pour alléger les tensions permanentes de notre vie sociale." Françoise Le Folcavez. A.B.C. du Savoir-vivre.

(2) Vous, oui vous aussi.  

(3) Puis j'ai pris l'habitude d'embrasser l'épaule du garçon, de le réveiller suffisamment pour lui dire que je reviendrais -plus tard- et je me jetais dans les rues de Paris que j'avais espérées toute la semaine.
Ainsi, belles furent les heures passées seule au centre Pompidou à visiter l'exposition "André Breton, la beauté convulsive"*. A mon retour, je trouvai plusieurs garçons attablés autour de tardives miettes. Mon récit fit briller dans leurs yeux l'envie qu'ils ne virent pas dans les miens. 

*De cette visite, je garde la belle édition de José Corti de L'Immaculée conception de Paul Eluard et André Breton. 
"L'amour a toujours le temps. Il a devant lui le front d'où semble venir la pensée, les yeux qu'il s'agira tout à l'heure de distraire de leur regard, la gorge dans laquelle cailleront les sons, il a les seins et le fond de la bouche. Il a devant lui les plis inguinaux, les jambes qui couraient, la vapeur qui descend de leurs voiles, il a le plaisir de la neige qui tombe devant la fenêtre. La langue dessine les lèvres, joint les yeux, dresse les seins, creuse les aisselles, ouvre la fenêtre; la bouche attire la chair de toutes ses forces, elle sombre dans un baiser errant, elle remplace la bouche qu'elle a prise, c'est le mélange du jour et de la nuit. Les bras et les cuisses de l'homme sont liés aux bras et aux cuisses de la femme, le vent se mêle à la fumée, les mains prennent l'empreinte des désirs."

lundi 19 mars 2012

"Ainsi donc, l'un des principaux problèmes que rencontre l'homme qui garde les livres qu'il a lus ou qu'il se promet de lire un jour est celui de l'accroissement de sa bibliothèque"*

19 mars 2011
J'ai reçu aujourd'hui quelques autres courriels du Japon. Un auteur japonais m'a écrit que sa vieille mère, à Fukushima, va bien. Après ces catastrophes, certains livres sont soudain devenus pour lui inintéressants, sans qu'il puisse dire pour quelle raison. Il a commencé à dresser une liste des livres "résistants aux séismes", c'est-à-dire des livres qui gardent leur valeur au-delà des catastrophes. Une traductrice de Tokyo m'écrit qu'elle a redécouvert certains livres lorsqu'ils sont tombés de ses étagères. Depuis, elle est presque tout le temps assise par terre à lire. Les livres lui procurent un sentiment de sécurité et de continuité. 
Yoko Tawada. Journal des jours tremblants. Après Fukushima
Et puisque, même loin du JAPON, nos vies ne sont pas exemptes de secousses, "résistants aux séismes" est un critère de tri des livres que nous pourrions ajouter aux propositions de Georges Perec.

Un de mes amis conçut un jour le projet d'arrêter sa bibliothèque à 361 ouvrages. L'idée était la suivante : ayant, à partir d'un nombre n d'ouvrages, atteint, par addition ou soustraction, le nombre K=361, réputé correspondre à une bibliothèque, sinon idéale, du moins suffisante, s'imposer de n'acquérir de façon durable un ouvrage nouveau X qu'après avoir éliminé (par don, jet, vente ou tout autre moyen adéquat) un ouvrage ancien Z, de façon à ce que le nombre total K d'ouvrages reste constant et égal à 361 : 
K+X=361=K-Z
*Georges Perec. PENSER/CLASSER

jeudi 20 octobre 2011

La vie des jours

"se souvenir qu'un journal est une unité de surface : c'est la superficie qu'un ouvrier agricole peut labourer en une journée."
Georges Perec. Espèces d'espaces.
 Chaque carnet porte le nom d'un mois. 
Parfois de deux, parfois de trois. 
Cela ne signifie pas, quand c'est le cas, 
que je vis peu, que je ne vis pas.

lundi 23 mai 2011

"Aujourd'hui, j'ai accepté qu'il ne se passe rien de spécial et ce fut donc une belle journée"*

"C'était l'une de ces journées extraordinairement lumineuses qui font tout paraître plus grand. L'Avenue semblait plus large, plus longue, et les immeubles avaient l'air de grimper plus haut dans le ciel. Aux fenêtres, les fleurs ne formaient pas une masse confuse et embrouillée mais, comme par l'effet d'un agrandissement, on pouvait distinguer leur forme, et même leurs pétales. On parvenait vraiment à voir toutes sortes de choses plaisantes qui étaient généralement trop petites pour qu'on les remarque, comme les fines figurines surmontant les bouchons de radiateur et les jolies pommes de mât dorées des drapeaux, ou les fleurs et fruits sur les chapeaux des dames et la rosée crémeuse appliquée sur leurs paupières. Il devrait vraiment y avoir davantage de ces journées."
Dorothy Parker. Comme une valse.
Même si on a moins de style que Dorothy Parker, Georges Perec, Jean-Paul Goux, Grace Paley, Léon Paul Fargue, on peut, malgré tout, décider d'écrire sa vie.
La mienne
:
en pleins
et 
déliée 
.

*Mathieu Amalric in De la guerre un film de Bertrand Bonello. 

jeudi 31 mars 2011

Rue Linière

"L'alignement parallèle de deux séries d'immeubles détermine ce que l'on appelle une rue : la rue est un espace bordé, généralement sur ses deux plus longs côtés, de maisons; la rue est ce qui sépare les maisons les unes des autres, et aussi ce qui permet d'aller d'une maison à  l'autre, soit en longeant, soit en traversant la rue. De plus, la rue est ce qui permet de  repérer les maisons. Il existe différents systèmes de repérages; le plus répandu, de nos jours et sous nos climats, consiste à donner un nom à la rue et des numéros aux maisons : l'appellation des rues est un sujet extrêmement complexe, et souvent même épineux, à propos duquel on pourrait écrire plusieurs ouvrages."
Georges Perec. Espèces d'espaces

lundi 21 février 2011

Tout continue

« C’est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout commence, que tout recommence, que tout continue. »
Quand il t'arrive d'entendre la voix de Ludmila Mikaël, le texte de Georges Perec, des extraits d'Un homme qui dort, tu te surprends à réfléchir à la deuxième personne, tu écoutes tes pensées qui te tutoient, tu te sens différente de toi-même quand bien même tu sais que ce n'est pas possible

jeudi 30 décembre 2010

ArchiteXture



2

Choses que, de temps à autre, on devrait faire systématiquement


Dans les immeubles en général : 


-les regarder; 


-lever la tête; 


-chercher le nom de l'architecte, le nom de l'entrepreneur, la date de la construction; 


-se demander pourquoi il y a souvent écrit "gaz à tous les étages";


-essayer de se souvenir, dans le cas d'un immeuble neuf, de ce qu'il y avait avant; 


-etc.


Georges Perec. Espèces d'espaces