vendredi 1 octobre 2010

La vie avant la vie

Les jours de lessive commencent en léger différé.
Habillée à tâtons, peu coiffée, pas maquillée, je traverse la rue dans un dernier lambeau de nuit avant de rejoindre la lumière blanche du lavoir. 
Cette heure de solitude que je passe dans les bruits d'eau ressemble à une heure de sommeil supplémentaire. 
Et les pages que j'y lis s'apparentent à mes rêves. 
Plus tard, dans la réalité bien ancrée de la journée, le parfum d'assouplissant du linge en train de sécher me rappelle cette heure, hors la vie. 

"J'ai toujours un livre sur moi comme un prêtre a son bréviaire, sauf que n'importe quel livre est une bible pour moi, ma bible. J'essayai en vain de lire. C'est quelque chose qui m'arrive souvent, je lis une ligne vingt fois, trente fois, je la relis encore et je n'y comprends rien, parce que ma distraction m'en fait perdre le sens, et je ne lis que des mots, dessins crochus et sons qui ne signifient rien. 
Mon bréviaire était La tombe sans repos, livre qui m'avait sauté au visage parmi des tomes de droit criminel et canon, et des romans d'auteurs français de ce siècle mais oubliés, dans un vieux magasin d'antiquités qui maintenant vendait aussi des livres d'occasion achetés en gros à des gens en fuite. J'avais été tellement surpris par cette couverture moderne très laide, par son aspect de paperback prétentieux et par l'éloge démesuré qu'en faisait Hemingway ("Un livre qui n'aura jamais assez de lecteurs, même s'il en a beaucoup", ou quelque chose comme ça) que je décidai de l'acheter au prix exorbitant de dix centimes cubains et de devenir ainsi, par ce coup décidé que le hasard des lectures n'abolira pas, l'un des nombreux lecteurs inutiles qui perdent le repos en essayant de combler la mesure du possible (mais tous ensemble, hélas, nous ne serons jamais assez), tant qu'ils sont saisis par le charme sans merci du livre."
Guillermo Cabrera Infante. Coupable d'avoir dansé le cha-cha-cha. 

jeudi 30 septembre 2010

Une enquête sentimentale

Vous pose-t-on souvent la question : 
"à quoi tu penses ?"
?
Etes-vous en bon terme avec vos voisins ?
Savez-vous lire les cartes routières ?
Vous arrive-t-il de passer une journée entière en pyjama ?
Y a-t-il un voyage que vous tenez particulièrement à faire ?
Pensez-vous que vous le ferez un jour ?
Avez-vous une raison d'attendre 
impatiemment
une date à venir ?
Connaissez-vous le contenu de chacun de vos tiroirs
ou de vos boîtes de rangement ?
Dites-vous volontiers pour qui vous votez ?
Y a-t-il quelque chose que vous avez toujours 
sur vous ?
Vous intéressez-vous à l'actualité ?
Vous souvenez-vous de la méthode avec laquelle 
vous avez appris à lire ?
Avez-vous des scrupules à tuer des insectes ?


mercredi 29 septembre 2010

Précis de topographie 30


La topographie est l'art de la mesure puis de la représentation sur un plan ou une carte des formes et détails visibles sur le terrain, qu'ils soient naturels (notamment le relief) ou artificiels (comme les bâtiments, les routes, etc.). Son objectif est de déterminer la position et l'altitude de n'importe quel point situé dans une zone donnée, qu'elle soit de la taille d'un continent, d'un pays, d'un champ ou d'un corps de rue. La topographie s'appuie sur la géodésie qui s'occupe de la détermination mathématique de la forme de la Terre (forme et dimensions de la Terre, coordonnées géographiques des points, altitudes, déviations de la verticale...). La topographie s'intéresse aux mêmes quantités, mais à une plus grande échelle, et elle rentre dans des détails de plus en plus fins pour établir des plans et cartes à différentes échelles.
A la fin, il est monté sur les épaules de l'autre et a, une dernière fois, lancé ses quilles dans l'air avant de s'incliner pour saluer. 
Les ai-je vus ? 
Les ai-je rêvés ?

Dès le lendemain, les sempiternels laveurs de pare-brises avaient repris leur place, avenue des arts. 

mardi 28 septembre 2010

Tuesday self portrait (une tasse de thé)

Un Darjeeling Puttabong, par exemple. 

"A l'intérieur, la maison était sombre avec ses portes marron qu'elle tenait mystérieusement fermées. Il y avait de la poussière partout. Marcia traversa directement la cuisine et posa son sac à provisions sur la table recouverte de journaux. Elle savait qu'elle aurait dû se mettre à cuisiner. L'assistante sociale de l'hôpital lui avait dit combien il était important pour une femme qui travaille de manger correctement en rentrant le soir, mais Marcia se contenta de remplir la bouilloire pour se faire une tasse de thé. Elle avait déjà usé toutes ses forces ce matin-là à préparer le repas de midi qu'elle prendrait au bureau. Elle ne voyait pas à présent ce qu'elle pouvait manger d'autre, sauf peut-être un biscuit pour accompagner son thé. "Les biscuits, ça vous soutient", disait-on pendant la guerre, mais elle n'avait jamais eu beaucoup d'appétit. Elle avait toujours été maigre, et depuis son séjour à l'hôpital, elle l'était devenue davantage encore. Elle flottait dans ses vêtements, mais peu lui importait à quoi elle ressemblait, elle n'était pas comme Letty qui n'arrêtait pas de s'acheter de nouveaux habits et était tracassée si, cherchant à assortir un cardigan à autre chose, elle ne trouvait pas la teinte exacte."
Barbara Pym. Quatuor d'automne. 

lundi 27 septembre 2010

D'autres gens (que vous)

Vous attendez que le feu passe au vert, pour traverser. C'est un peu long à cet endroit et d'autres personnes vous entourent.
De l'autre côté de la rue aussi, des gens patientent. Vous les regardez.
Les yeux de vos voisins sont dirigés dans la même direction.
Pourtant, si on vous interrogeait, aucun d'entre vous ne décrirait la scène de la même façon.

Votre humeur du jour, votre habituelle distraction ou votre sens de l'observation, vos préoccupations, votre manque de sommeil, votre sensibilité excessive ou votre légendaire indifférence...
Tout vous distingue du groupe dont vous faites partie, debout sur le trottoir.

Vous traversez la rue comme vous traversez le monde, avec votre vision unique, singulière. Et sans deviner ce que voient les autres gens.
Excepté quand ils sont écrivains.
"Ses dents et ses cheveux avaient la couleur du tabac, et son visage était rose argile, grêlé et sillonné de marques mystérieuses -préhistoriques, eût-on dit- comme si on l'eût déterré au milieu des fossiles."

"C'était une femme de petite taille, dont la silhouette évoquait une urne funéraire. Ses cheveux couleur de mûres s'entassaient autour de sa tête comme des petits pains à saucisses, mais certains rouleaux s'étaient défaits sous l'action de la chaleur et de la longue marche depuis l'épicerie, et se débandaient dans toutes les directions."
Flannery O'Connor. Les braves gens ne courent pas les rues.

dimanche 26 septembre 2010

Le destin des mots

Vivre dans 26 m2  quelques années de ma vie  m'a rendue moins dépendante des objets, moins sentimentale.
Aussi, parmi les livres que je dépose régulièrement sur un comptoir en attendant de connaître leur valeur, certains portent la date d'un Noël, la signature d'un auteur, une écriture amie, le nom par lequel m'appelait celui qui, à l'époque, m'aimait... 
Qu'il m'ait été offert ne garantit à aucun livre l'assurance de séjourner dans ma bibliothèque tout le reste de ma vie.

Celui que je viens de finir de lire, lui, va y rester pour le moment, même s'il traite d'un sujet qui ne me concerne pas.

Tous deux, nous l'avions oublié : pas plus que moi de l'avoir reçu, il ne se souvenait pas me l'avoir offert. Mais la dédicace en atteste. 
L'année mentionnée est la dernière où nous avons eu une raison de célébrer ce jour de février. 
"Une publicité pour une voiture, par exemple, veillera à laisser de côté les aspects de notre psychologie, relativement à la possession d'un objet désiré, qui pourraient gâcher ou du moins diminuer notre joie à l'idée de posséder le véhicule en question. Elle omettra de mentionner notre tendance à cesser bientôt d'apprécier ce que nous avons réussi à obtenir. La façon la plus rapide de cesser de désirer quelque chose peut être de l'acquérir -de même que la façon la plus rapide de cesser d'apprécier quelqu'un peut être de l'épouser. On nous incite à croire que certains succès et certains possessions nous garantissent une satisfaction durable, à imaginer que, lorsque nous aurons escaladé la falaise abrupte du bonheur, nous resterons indéfiniment sur un haut et long plateau; on ne nous rappelle pas que, peu après que nous aurons atteint le sommet, nous redescendrons vers une nouvelle vallée d'anxiété et de désir."
Alain de Botton. Du statut social. 

samedi 25 septembre 2010

UN PAYS de

On fut heureux tout de 
suite dans ce pays. La neige était blan-
che et les arbres verts. La viande était 
rouge et le charbon noir. Le ciel était 
bleu, la lune était jaune. Bon climat, 
bon esprit, bon esprit, bonnes moeurs. 
Légumes habituels. Pas de mouches. 
(Peu de mouches). Et de lion, pas du 
tout. On fut donc heureux. Sauf quel-
ques personnes qui se tracassent tou-
jours sur des points de détail. 

Norge. Les cerveaux brûlés.